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Ecritures d’Internet : phénomène littéraire global

vendredi 21 mai 2004, par Pierre Mounier

Informatique, Internet, ordinateur. Ces trois mots évoquent le plus souvent deux univers possibles : ou bien celui de la technique, proche des mathématiques et des sciences qui en sont dérivées, et c’est l’ordinateur comme machine à calculer, ou bien l’univers multimédia, de l’image et du graphisme, et c’est l’ordinateur comme télévision interactive. La domination symbolique que ces deux univers exercent sur les médias informatisés dans le grand public est telle, qu’elle parvient à faire oublier que la matière qui les constitue, surtout lorsqu’il sont interconnectés en réseau, n’est rien d’autre que le texte, et les activités intellectuelles qu’il mobilise, la lecture et l’écriture.

Mais plus le temps passe, et les modes aussi, et plus la révolution technologique que nous sommes en train de vivre, celle des technologies numériques en réseau, dévoile sa véritable nature : une révolution de la communication écrite bien plus que le surgissement d’un troisième mode de communication, aussi radicalement étranger au texte écrit que celui-ci l’est par rapport à la communication orale. Et cette révolution de la forme écrite apparaît d’abord comme une explosion quantitative, une dissémination extrêmement rapide des pratiques d’écriture, une multiplication sans précédent de ce qu’il faut bien appeler des auteurs de textes écrits.

On pourrait convoquer l’histoire pour le prouver, ou les statistiques, ou encore les études d’usage. Mais il suffit plus simplement de s’intéresser à l’extraordinaire diversité des formes d’écritures qu’il mobilise pour le comprendre ; et comme toujours dans cet espace, la véritable révolution des usages qui s’y déroule, se dissimule derrière des outils et des technologies qui constituent le langage par l’intermédiaire duquel celle-ci s’exprime : , traitements de texte, outils d’annotation, systèmes de publication de contenus [1], blogs [2], wiki [3], forums, mails, et même messagerie instantanée, autant d’outils qui bien qu’apparus à des époques différentes s’accumulent comme des strates géologiques sans se remplacer les uns les autres. Si bien qu’aujourd’hui, un ordinateur apparaît comme une formidable machine textuelle, offrant une palette d’outils sans précédent en diversité pour produire du texte ; ou plutôt des textes, courts ou longs, fragmentaires, interreliés, foisonnants, multiples et omniprésents ; et c’est bien cette propriété pour ainsi dire « biologique » des écritures numériques qui en fait la singularité.

Le singulier et le collectif

Le système conceptuel autour duquel s’organise la distribution de ces différentes formes d’écriture est à l’articulation du singulier et du collectif. Il n’y a là rien de nouveau dans l’histoire des formes d’écriture évidemment, en occident du moins : depuis la naissance de l’écriture lyrique avec Archiloque jusqu’à l’invention de l’autobiographie, en contrepoint du développement de la rhétorique et du surgissement de l’écriture romanesque, celle-ci s’alimente de la tension entre l’expression du moi et la manière dont cette expression s’inscrit dans un espace collectif, un espace public qui n’est autre que celui de la Cité. Si l’écriture fait surgir avec autant d’acuité cette question, c’est sans doute parce qu’elle met en œuvre une voix sans corps qui permette de la situer, matériellement ou socialement ; d’où vient cette voix qui surgit portée par l’écriture ? de quel droit parle-t-elle ? qui est-elle pour oser affirmer (ou interroger) ceci ou cela ? Tandis que l’oralité ne permet pas d’échapper à ces demandes de justification, parce que les réponses sont immédiatement visibles, incorporées par celui qui parle, par l’ensemble des éléments de communication non verbale qui accompagnent son discours, par sa situation, physique ou sociale, l’écriture permet au moins de différer les réponses, de jouer avec l’incertitude, de s’appuyer sur une stratégie de dissimulation - voire de supercherie, et partant de créer une possibilité de liberté qu’il n’appartient qu’à l’auteur d’entretenir ou de supprimer en donnant les gages qu’on attend de lui.

Bien sûr, toute l’histoire de l’écriture, et en particulier l’histoire littéraire, est celle d’une tentative de réduction de cet espace de liberté, en forçant en particulier celui qui en est à l’origine, d’en endosser la responsabilité, de garantir, sur son corps très souvent, ce qu’il écrit, de se justifier de l’avoir écrit. C’est toute l’histoire de la notion d’auteur, de la signature et de l’authentification, mais aussi, c’est toute l’histoire de la tradition littéraire, de la fixation et de la réduction des formes littéraires, qui forcent la singularité d’une subjectivité à s’inscrire dans une dimension collective, elle-même représentée et donc contrôlée au sein d’écoles, de prix, d’éditeurs et d’institutions.

Il n’est pas certain que les périodes classiques de l’expression littéraire, celles qui voient s’exercer le contrôle le plus strict de la part des pouvoirs établis sur les formes d’expression littéraire, soient celles où la liberté effective des auteurs soit la moins grande - ne serait-ce que parce que l’espace de liberté ouvert par l’écriture est absolument irréductible ; mais il est sûr que cette liberté essentielle cherche constamment à s’émanciper du contrôle social par une subversion permanente des formes qui fait l’essence de l’histoire littéraire ; et c’est bien à l’aune de cette longue histoire qu’il faut analyser la courte histoire des écritures numériques.

Histoires...de moi

Dans l’histoire d’Internet, la question du moi fut très vite posée de manière très directe. Les moyens de communication historiques du réseau, censés servir d’instruments de discussion sur des questions précises, sont très vite happés par les expressions les plus débridées de la subjectivité pure. Tout se passe comme si les vecteurs d’expression du sujet, présents dans toute communication interindividuelle, mais circulant sur le mode de la communication non verbale la plupart du temps, étaient soudain rabattus sur un seul moyen d’expression, l’écriture, qui doit tout d’un coup assurer deux fonctions, assez souvent contradictoires : véhiculer le message de manière à ce qu’il soit compris, mais aussi permettre au sujet de se positionner, de s’affirmer dans un espace où il ne peut le faire qu’en écrivant. Il suffit d’ailleurs d’avoir quelque peu fréquenté ces lieux d’échanges, les BBS d’abord, puis les newsgroups du réseau Usenet, puis les forums Web et les listes de discussion, pour savoir qu’on y rencontre des personnalités fortes et singulières, bien plus que dans la vie courante où elles sont contraintes à la dissimulation par les impératifs d’une vie sociale rabotée par des siècles de convenances et de politesse. C’est la raison pour laquelle on y rencontre ces incessantes polémiques, échanges passionnés et vite insultants, attaques ad hominem qui font l’histoire quotidienne de ces lieux de discussion. Non pas que, comme on l’entend souvent, la responsabilité engendrée par la nécessité de ne pas perdre la face y soit diluée ou supprimée, mais parce que, dans l’espace constitué par ces échanges, la position de chaque moi est a priori indéterminée, en suspens et doit s’actualiser à chaque instant par des actes. Dans ces lieux, écrire c’est être...

Ce n’est là, pourrait on penser, que la caractéristique de quelques milieux déjà bien connus, et on pourrait tenir le même raisonnement pour, disons la société des gens de lettres, le microcosme des éditorialistes parisiens, ou encore le tout petit monde de la recherche scientifique qui expérimente depuis quelques décennies la loi d’airain du publish or perish. Il y a pourtant une différence essentielle entre l’ensemble de ces milieux et les phénomènes que l’on peut constater sur Internet : dans un cas la nécessité d’exister ne concerne qu’un secteur d’activités restreint, délimité, borné par des règles internes, dans l’autre, il est général, non fixé, et peut concerner la personne elle-même [4]. Dès lors, les difficultés que l’on éprouve à se comporter dans de tels lieux, les questions incessantes que l’on se pose inévitablement sur les règles de conduites auxquelles se conformer peuvent être interprétées comme la projection sur le milieu extérieur des interrogations soulevées par la nécessité dans laquelle on se trouve de devoir s’exprimer dans une situation où le moi est indéterminé et libéré de tout contexte social stabilisé. Ce n’est plus le moi social, qui est sommé de s’exprimer dans de tels lieux ; c’est un autre moi, largement façonné par l’écriture - ou le rapport que l’on entretient avec l’écriture - qui doit surgir.

Il n’est dont pas étonnant que ce soit dans ces lieux précisément qu’a émergé de manière aussi massive une notion importante pour l’épanouissement des formes d’écriture sur le réseau : le pseudonyme. L’utilisation de pseudonymes pour s’exprimer n’est pas uniquement un moyen de se cacher, d’éviter d’assumer la responsabilité dans le civil de ce qu’on a écrit sur le net ; c’est surtout un moyen de rendre compte de l’absence de coïncidence entre l’identité définie par l’état-civil, la position professionnelle ou la vie sociale, et celui qui prend soudain la parole par l’intermédiaire de l’écriture de réseau. Il est très facile de reconnaître ici une application évidente de la théorie proustienne du moi profond.

Evidemment, l’utilisation de pseudonymes est le moyen le plus frustre d’affirmer cette irréductibilité du moi à l’état-civil ; et il y a bien longtemps que la littérature occidentale s’est débarrassée en général de ce grossier subterfuge, sauf dans le cas très particulier des supercheries littéraires, en particulier depuis qu’une relative autonomie - et liberté, lui est reconnue par la société : on sait depuis longtemps que la littérature ne peut se développer qu’à partir d’une position d’irresponsabilité que la plupart des sociétés - hormis les sociétés totalitaires évidemment, ont su lui reconnaître. Il n’en va pas de même pour Internet. Il n’est pas tout à fait inintéressant de comprendre pourquoi.

L’irresponsabilité de l’écriture littéraire, lui est en général reconnue, pour autant qu’elle s’isole dans des formes clairement identifiées et marquées comme littéraires, c’est-à-dire, donnant des gages de son innocence [5]. C’est le prix de l’isolement de son caractère subversif qu’elle doit payer pour qu’on lui accorde la liberté d’exister. Longue histoire de la fixation des formes, de la construction des traditions, en un mot de la réduction de l’écriture littéraire dans une vie sociale - littéraire, culturelle - menée par la question de la domination, la distribution du pouvoir et l’établissement d’un ordre. Cette histoire est aussi celle de la clôture de l’oeuvre, d’une capture et réduction de l’écriture littéraire dans un objet déterminé, fixé, étiqueté, objet in fine d’un contrôle politique, puis d’échanges marchands ; que ce soit par le biais de la censure politique ou de la rationalité économique, l’écriture précipitée dans le livre finit par pouvoir être de nouveau soumise au régime de la justification sociale. Or, cette clôture de l’oeuvre littéraire, clôture aussi bien au niveau de la forme que du support est radicalement étrangère au réseau qui, lui, bien au contraire, mélange incessamment non seulement les formes mais aussi les usages d’écriture. De là vient le malaise que provoquent certainement ces quelques lignes qui osent comparer la diversité des écrits de réseau, impurs, mélangés, incertains, avec la pure littérature, éloignée de la vie quotidienne et du commun des mortels.

Fluidité des formes, unité de l’oeuvre

C’est pourtant cette impureté, cette instabilité permanente des formes d’écriture qui rendent le phénomène si intéressant et finalement si proche de la littérature. Ce n’est pas tant en effet à telle ou telle forme d’écriture, à tel ou tel outil de publication qu’il faut s’intéresser, qu’au perpétuel renouvellement des uns et des autres, au glissement de l’un à l’autre qui provoquent des effets de collision, de décontextualisation des écrits souvent très réjouissants. Il est parfaitement vain d’essayer d’en dresser une typologie ; car le mail par exemple, est devenu, un moment, un moyen d’expression privilégié pour des textes sans destinataire précis, sous la forme de lettres de diffusion prenant la forme de véritables textes publics ; car les magazines en ligne on vu se développer en leur sein des formes d’échanges qui leur étaient étrangères, comme les forums, au point que l’on ne sait plus très bien ce qui, des articles rédigés ou des messages postés sur les forums, représente la plus grande valeur ajoutée ; car sur les forums, on trouve des perles quelquefois, des jeux verbaux collectifs, très proches dans leur manière de fonctionner des expérimentations surréalistes, car les blogs, censés représenter le sommet de l’écriture solitaire, sont soudain devenus le support à la multiplication des échanges intertuextuels ; et ainsi de suite à l’infini.

Il existe deux sortes de mépris à l’égard de cette écriture bâtarde, changeante, mi-collective mi-individuelle, instable et pour tout dire foncièrement incorrecte : d’un côté le mépris de l’aristocrate des lettres qui hait cette littérature qu’il n’a pas labellisée, qu’il ne contrôle pas, et qui, surtout, est diffusée si facilement, sans passer par tous les signes d’allégeance que, lui, a dû fournir pour espérer accéder au public, et de l’autre celui du puriste technicien qui pointe du doigt la pauvreté et le caractère inadapté de la technologie qui la met en oeuvre. Technologie bien pauvre en effet que celle que propose le langage html, peu respectueux de la forme du texte, très faiblement sémantisé, n’offrant que très peu de contrôle sur la présentation, la diffusion et la dissémination du texte.

On peut effectivement mépriser cette écriture protéiforme, ou même informe. On peut y voir au contraire une oeuvre, perpétuellement en train de se constituer, de se défaire et de se faire, de changer de forme ou plutôt de les multiplier, de relier constamment ce qui tend à être séparé, autrement dit, après tout, l’actualisation la plus aboutie de la civilisation. Cela n’échappe d’ailleurs pas à la plupart des acteurs de l’Internet, qui ne cessent de vouloir l’appréhender comme un objet, de le visualiser tout entier, d’évoquer enfin, comme nous venons de le faire, l’Internet, ou encore le cyberespace, alors que tout ceci revient à une vue de l’esprit si l’on se place d’un point de vue purement technique. Techniquement fausse, la métaphore de l’Internet, du cyberespace et de l’hypertexte qui représente l’interconnexion de réseau comme un phénomène substantiel alors qu’il est essentiellement dynamique, est sociologiquement vraie en ce qu’elle exprime la véritable nature des usages qui sont faits du réseau. De sorte que cet objet peut être appréhendé aussi bien comme une myriade de fragments d’oeuvres interreliées entre elles, que comme une oeuvre unique, en constante évolution, en perpétuel changement, aux formes et contours mouvants ; totalement instable, c’est-à-dire vivante, et dotée d’une unité malgré tout, bien plus forte, parce que se redéfinissant en permanence, et constamment en cours d’actualisation, que celle qui unit les oeuvres littéraires au sein de traditions plus anciennes et figées.

L’instabilité permanente de l’ensemble des écrits produits sur le réseau, instabilité des formes mais aussi des relations doit donc bien être interprétée comme le mécanisme par lequel est produit un phénomène littéraire global dont il faut se demander s’il n’est pas totalement original. Présentant un certain nombre de traits caractéristiques de la modernité (l’expression débridée de la subjectivité justement, mais aussi l’explosion formelle), il n’est pas sans évoquer en même temps certains des éléments qui caractérisent les littératures les plus anciennes : production collective et dans certains cas anonymisée, circulation rapide et diffusion éphémère du texte, esthétique de la variation.

Il est probable que ce qu’il faut bien appeler, au terme de cette première approche, un phénomène littéraire global, ne soit que la partie la plus visible d’une révolution politique marquée à la fois par un retour historique à une production esthétique collective, par l’application la plus extrême du programme de démantèlement des contraintes formelles qui caractérise la modernité, par la remise en cause la plus brutale de la notion d’oeuvre et par l’interrogation permanente que cette production fait porter sur l’identité de sujet. Autant de questions qui ne sont pas nouvelles, mais que les écritures d’Internet renouvellent avec une acuité toute particulière ; et ce d’autant plus que la manière dont elles y répondent entre directement en conflit avec les avatars les plus récents d’une tradition dominante désormais pleinement intégrée au secteur industriel du divertissement.


Photo © 2004 Michael Jastremski


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[1Les Content Management Systems sont devenus très populaires depuis l’apparition de Phpnuke aux alentours de 2000. Il s’agit de logiciels permettant de gérer de manière automatique et en ligne la publication de textes produits le plus souvent par une équipe éditoriale. Leur disponibilité pour le grand public a favorisé l’émergence de milliers de magazine en ligne produits par des non professionnels, sur une échelle bien plus importante que les fanzines

[2Le blog ou weblog est un type de site web particulier, se présentant comme une sorte de journal intime en ligne ; c’est la succession strictement chronologique des publications, qui prennent souvent la forme de courts billets rédigés sur un ton très personnel qui en fait la caractéristique

[3Les wikis sont des outils informatiques d’écriture collaborative. Simplissimes d’utilisation, ils permettent à tout un chacun de modifier directement les pages d’un site web, sans connaissance technique. Il abolissent la barrière entre l’auteur et le lecteur

[4Il faut évidemment penser que la discussion porte sur de véritables espaces en ligne de discussion sur des sujets variés - des places publiques virtuelles, en non sur les moyens de communication qu’utilisent les communautés spécialisées ou professionnelles pour prolonger des échanges déjà existant

[5Il s’agit très souvent d’un marché de dupes, évidemment ; mais du moins la littérature a-t-elle l’apparence de l’innocence pour les moins clairvoyants