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Les origines culturelles de l’internet (La galaxie Internet 1)

mardi 19 mars 2002, par Pascal Fortin

Pascal Fortin, chercheur en sciences sociales publie une note de lecture en cinq épisodes sur le dernier livre de Manuel Castells : La galaxie Internet. En voici la première partie. La suite sera publiée suivant un rythme hebdomadaire

L’internet est-il en train de révolutionner la société ? Certains en doutent. Ce n’est pas le cas de Manuel Castells pour qui « Internet est le fondement technologique de la forme d’organisation propre à l’ère de l’information : le réseau. » (p.9.) [1].

Si l’internet est devenu aux yeux de Castells le « levier de passage » à la société en réseau, cette analyse ne découle pas, du moins en apparence, d’une quelconque croyance dans le pouvoir démiurgique de la technique, mais de la confluence de trois processus indépendants qui auraient convergé au cours du dernier quart du XXe siècle : "les besoins de l’économie en matière de gestion flexible et de mondialisation du capital, de la production et du commerce ; les exigences de la société où les valeurs de liberté individuelle et de communication sans entraves sont devenues essentielles ; enfin, les progrès extraordinaires de l’informatique et des télécommunications" (p.10).

A cet égard, loin de relativiser ses effets structurants, l’exclusion en 2000 de 93% de la population mondiale de l’internet traduit avant tout, aux yeux de Castells, les formidables inégalités qui accompagnent son développement : "Les activités économiques, sociales, politiques et culturelles cruciales, sur toute la planète, sont aujourd’hui structurées par et autour d’Internet. Le non-accès à ces réseaux est devenu la forme la plus dommageable d’exclusion dans notre économie et notre culture". (p.11.).

Certains bons esprits appelant à une « laïcisation de la technique », n’ont pas manqué de dénoncer le « culte de l’internet » en le réduisant à tort au statut d’un « simple outil ». Si, depuis Leroi-Gourhan, nul n’ignore qu’aucune technique ne peut être réduite à sa dimension instrumentale, Castells sait que cette remarque de bon sens s’applique tout particulièrement aux techniques d’information et de communication : "Ce qui distingue biologiquement l’espèce humaine du reste du monde vivant, c’est la communication consciente (le langage humain). La pratique humaine est fondée sur cette communication, et Internet modifie notre façon de communiquer. Cette technologie nouvelle intervient donc dans notre vie de manière essentielle. Mais nous-mêmes, d’un autre côté, en nous livrant à quantité d’activités avec Internet, nous transformons Internet. Une structure socio-technique neuve émerge de cette interaction" (p.13.).

Nul déterminisme, donc, a priori, chez ce sociologue pour qui "Internet est une technologie particulièrement malléable, susceptible d’être profondément modifiée par la pratique sociale et de nourrir en son sein une vaste gamme d’effets sociaux potentiels - à découvrir par l’expérience, et non à proclamer par avance" (p.13-14.). Mais il a la volonté d’éprouver cette intuition forte que l’internet est au coeur de transformations profondes de la société par une analyse quasi-exhaustive de l’état des savoirs dans un domaine où, reconnaît-il, "L’évolution a été si rapide que la recherche scientifique n’a pas réussi à suivre le rythme" (p.11.).

"Nous entrons dans la galaxie Internet à grande vitesse, mais totalement désorientés" (p.12.), écrit Castells. Soit, mais a-t-il pour autant conçu la boussole qui saura nous guider ?

L’origine de l’internet au croisement du militaire, du scientifique et du libertaire

Inutile de revenir en détail sur l’histoire de l’internet. L’important est de mettre l’accent sur les conditions historiques particulières de production d’un dispositif qui en garde la trace aussi bien au niveau de ses caractéristiques techniques, de ses contenus, que de ses usages.

Contentons-nous ici de rappeler avec Castells que l’internet est né « d’une rencontre hautement improbable » entre la « méga-science », la recherche militaire et la culture libertaire. En effet, la création de l’internet n’est en rien redevable d’un quelconque « esprit d’entreprise » ou du monde des affaires, mais résulte d’innovations techniques mises au point dans des institutions d’Etat, de grandes universités et des centres de recherche publics. Et ce pour une raison simple : "La technologie était trop audacieuse, le projet trop coûteux, l’initiative trop risquée pour des organisations à but lucratif" (p.34.).

Certes, l’internet est né au sein de l’Adanced Research Project Agency (ARPA). Mais ses concepteurs n’en ont pas moins disposé d’une très grande liberté : "Internet s’est développé dans un environnement sûr (fonds publics et recherche désintéressée), mais qui n’a brimé ni la liberté de pensée ni l’innovation. D’un côté les milieux d’affaires étaient incapables de s’offrir le long détour nécessaire pour tirer des applications rentables d’un projet aussi audacieux. De l’autre, quand l’armée fait passer la sécurité avant tout - comme cela s’est produit en Union Soviétique et aurait pu se produire aux Etats-Unis -, la créativité ne peut survivre ; et quand l’Etat ou les services publics suivent leur instinct bureaucratique profond - comme l’a fait la poste britannique -, l’adaptation l’emporte sur l’innovation. C’est dans la zone grise des espaces riches en moyens et relativement libres créés par l’ARPA, les universités, les think tanks novateurs et les grands centres de recherche qu’ont été semées les graines de l’internet" ( p.36.).

Au final, écrit Castells, l’internet doit avant tout son formidable succès dans la capacité de ses concepteurs à "contourner les objectifs institutionnels, surmonter les bureaucraties et saper les valeurs en place pour ouvrir la voie à un monde nouveau" (p.18.). Il prouve surtout "que la coopération et le libre accès à l’information sont plus propices à l’innovation que la concurrence et les droits de propriété" (p.18.).

De cette histoire si particulière, l’internet doit sa caractéristique essentielle : « l’ouverture ». Une ouverture qui se matérialise tant dans son architecture que dans son mode d’organisation sociale et institutionnelle. En effet, l’architecture ouverte de l’internet est sa grande force. C’est elle qui lui permet de se transformer par auto-évaluation en mobilisant dans une boucle positive de rétroactions des internautes à la fois en position de concepteurs et d’utilisateurs de leurs innovations.

En fait, explique Castells, trois conditions ont rendu possible le succès de l’internet : "premièrement, l’architecture du réseau doit être ouverte, décentralisée, distribuée, et permettre une interactivité multidirectionnelle ; deuxièmement, tous les protocoles de communication et leur mise en oeuvre doivent être ouverts, distribués et modifiables ( même si les fabricants de réseaux gardent sous copyright certains de leurs logiciels) ; troisièmement, les institutions de gouvernance du réseau doivent être en harmonie avec les principes de base d’Internet - l’ouverture et la coopération" (p.42.).

Si ces conditions ont pu être réunies sous l’impulsion initiale des chercheurs en informatique, elles ont avant tout produit leurs effets corrélativement à deux autres phénomènes. Les étudiants ont ainsi été les premiers à s’emparer de la mise en réseau des ordinateurs "comme d’un instrument de communication libre et, chez ses représentants les plus politisés (Nelson, Jennings, Stallman), comme d’un outil de libération qui, avec l’ordinateur personnel, donnerait aux individus le pouvoir de l’information pour les affranchir à la fois des Etats et des grandes entreprises" (p.38.). Leur rôle fut déterminant dans l’essor des communautés virtuelles elles-mêmes à l’origine d’un "torrent d’applications que nul n’avait prévues, du e-mail au babillard, au groupe de conversation, au modem et, pour finir, à l’hypertexte" (p.41.).

Certes, lorsque l’internet a commencé sa phase de diffusion rapide en 1995, il avait déjà été privatisé. Mais il est né « en portant l’empreinte de son histoire » (p.28.), dans un contexte où son architecture technique ouverte autorisait la mise en réseau de tous les réseaux d’ordinateurs n’importe où dans le monde, où le World Wide Web pouvait fonctionner sur un logiciel adéquat, et où plusieurs navigateurs conviviaux étaient proposés au public.

L’internet comme alliage culturel d’un hydre à quatre têtes

L’empreinte de cette histoire renvoie naturellement à la culture des « utilisateurs-producteurs » à l’origine de la création et de la configuration de l’internet. Ceux-ci comprennent bien sûr aux yeux de Castells les chercheurs, les hackers, les premiers adeptes des communautés virtuelles, mais aussi, de manière plus inattendue, les entreprenautes : "On peut distinguer dans la culture d’Internet quatre strates successives : celle de la techno-méritocratie, celle des hackers, celle des communautés virtuelles, et enfin celle des entrepreneurs. Toutes ont en commun une idéologie de la liberté qui est profondément attachée au cybermonde" ( p.50-51.).

Les chercheurs

La culture d’Internet est ancrée dans la tradition universitaire. Historiquement, Internet a été en effet créé dans les milieux de l’enseignement supérieur et les centres de recherche qui leur sont liés. Selon Castells, les traits principaux de la vision « technoméritocratique » des créateurs de l’internet sont les suivants :
- la découverte technologique est la valeur suprême ;
- l’importance d’une découverte dépend de son apport à la totalité du champ ;
- chacun soumet ses découvertes à l’examen des pairs ;
- les projets sont répartis et les tâches coordonnées par des figures d’autorité qui contrôlent les ressources ;
- pour être un membre respecté de la communauté, un technologue doit se plier à ses règles formelles et informelles ;
- la pierre angulaire de l’ensemble de la démarche, c’est la libre communication des logiciels et des perfectionnements introduits grâce à la coopération sur le réseau.

Ces valeurs ont la particularité d’être partagées à la fois au plus haut niveau du corps enseignant et à la base, c’est-à-dire au niveau des étudiants de troisième cycle. C’est par leur intermédiaire, affirme Castells, qu’elles se sont diffusées dans la culture des hackers.

Les hackers

Castells invoque deux raisons pour expliquer l’importance déterminante de la culture hacker dans la construction de l’internet : "c’est tout d’abord elle qui, tel un milieu nutritif, entretient les percées technologiques par la coopération et la libre communication ; et c’est ensuite à travers elle que le savoir de la techno-méritocratie passe dans la sphère des marchands, qui, à leur tour, vont diffuser Internet dans toute la société" (p.55.).

Directement inspirée de la culture technoméritocratique, celle des hackers s’appuie sur deux notions clés : la liberté et la coopération : "Liberté et coopération sont associés dans la pratique de la culture du don, qui aboutit finalement à la mise en place d’une économie du don" (p.63.).

L’internet est le fondement organisationnel de la culture des hackers qui se différencie avant tout des valeurs universitaires par la valorisation d’interactions à la fois virtuelles et informelles : "La culture hacker est, dans son essence, une culture de la convergence entre les êtres humains et leurs machines dans un échange interactif sans entraves. C’est une culture de la créativité technologique fondée sur la liberté, la coopération, la réciprocité et l’informel" (p.67.).

En dernière analyse, écrit Castells, par-delà les clivages idéologiques, l’unité des hackers repose sur la "foi commune dans le pouvoir de l’informatique en réseau, et la détermination à conserver à ce pouvoir technologique le statut de bien collectif - au profit pour le moins de la communauté hacker" (p.69.).

Les communautés virtuelles

En dehors de ces deux communautés d’informaticiens universitaires ou autodidactes, les premiers adeptes des communautés virtuelles, ont également participé à la production culturelle de l’internet par l’intermédiaire de la mise en place des messageries, listes de diffusion, groupes de conversation, jeux multi-utilisateurs, et autres systèmes de conférences. "Si la culture des hackers a marqué de son empreinte les bases technologiques d’Internet, la culture communautaire a déterminé ses formes, ses méthodes et ses utilisations sociales" (p.71.).

Des millions d’utilisateurs ont ainsi introduit sur l’internet leurs innovations sociales à l’aide d’un savoir technique souvent fort limité. Néanmoins, lorsque les communautés virtuelles se sont élargies durant le seconde moitié des années 1990, leurs liens initiaux à la contre-culture se sont distendus. C’est pourquoi, écrit Castells, il n’existe pas de « culture communautaire unifiée » mais une extrême diversité des communautés virtuelles.

Leur héritage n’en est pas moins important, comme en témoigne la vitalité actuelle des différentes modalités de création de réseaux informels et de l’autopublication qui sont omniprésentes sur Internet. Ainsi, conclut Castells, "si la source communautaire de la culture d’Internet a des contenus extrêmement diversifiés, elle n’en a pas moins un impact bien précis sur le réseau : elle fait de lui le support technologique de la communication horizontale et d’une nouvelle forme de liberté d’expression. Elle pose ainsi les bases de l’utilisation de la « mise en réseau par décision autonome » pour s’organiser, agir ensemble et produire du sens" (p.73.).

Les entreprenautes

Universitaires, hackers, communautés virtuelles : l’évocation de leur apport dans l’élaboration culturelle de l’internet relève de l’évidence. On ne peut pas en dire autant de la présence dans la liste de Castells des entreprenautes souvent dénigrés par les premiers cités au motif qu’il auraient perverti les valeurs originelles de l’internet.

Les arguments de Castells pour justifier leur apport ne manquent pourtant pas d’intérêt : "La grande expansion d’Internet, celle qui l’a propulsé des cercles fermés des experts et des communautés à l’ensemble de la société a été l’oeuvre des entrepreneurs. Elle s’est produite dans les années 1990, à la vitesse de l’éclair. Et puisque les entreprises en ont été le moteur, Internet s’est en grande partie structuré autour de ses usages marchands. Mais comme ils ont été calqués sur les formes et les pratiques inventées par la culture communautaire, les hackers et les élites technologiques, le résultat est qu’Internet n’est pas plus déterminé par les milieux d’affaires que les autres réalisations sociales dans nos sociétés. Pas moins, mais pas plus. Plus que la domination des entreprises sur Internet, l’important, au tournant du siècle, est le type d’entreprises qu’Internet a aidé à se développer. Car il n’y aurait rien d’absurde à soutenir qu’Internet a transformé les entreprises autant ou plus qu’elles ne l’ont transformé" (p.73-74.).

Ainsi, conclut-il : "En devenant l’une des dimensions essentielles de la culture d’Internet, l’ethos de l’entrepreneur prend un nouveau virage historique. Voici qu’il fait de l’argent avec des idées et des marchandises avec de l’argent : le capital et la production matérielle deviennent donc dépendants du pouvoir de l’esprit. Les net-entrepreneurs sont créateurs plus qu’hommes d’affaires, et plus proches de la culture des artistes que de celle de l’entreprise traditionnelle. Mais leur art est unidimensionnel : ils s’évadent de la société pour prospérer dans la technologie et adorer l’argent. Et s’éloignent toujours plus du monde tel qu’il est. Pourquoi s’intéresseraient-ils au monde, après tout, puisqu’ils sont en train de le refaire à leur image ? Les entrepreneurs d’Internet sont artistes, prophètes et cupides ; ils dissimulent leur autisme social sous leurs prouesses technologiques. Par eux-mêmes, sur la base de leur propre culture, jamais ils n’auraient été capables de créer un support fondé sur la communication et le réseau. Mais leur contribution était et reste indispensable à la dynamique culturelle à plusieurs couches qui a donné vie au monde d’Internet" (p.78-79.).

Certes, l’idée d’associer les entreprenautes à la construction culturelle de l’internet recèle un risque que Castells omet de mentionner : celui qui consisterait à mettre sur le même plan les deux notions parfois contradictoires de « liberté de communication » et de « liberté du commerce ». Néanmoins, le rôle clé joué par les entreprenautes dans le basculement de l’internet en dehors de la communauté restreinte des concepteurs-utilisateurs est indéniable. Or, on voit mal comment ils auraient pu réaliser un tel exploit sans marquer la culture de l’internet de leur empreinte.

Conclusion

Finalement, le choix de Castells de distinguer quatre strates dans l’élaboration des fondements imaginaires et culturels de l’internet, avec, par ordre d’apparition, la « technoméritocratie », les « hackers », les « communautés virtuelles » et les « net-entrepreneurs », semble légitime. Au sommet de l’édifice culturel qui a présidé à sa création, observe-t-il, trône la culture techno-méritocratique de l’excellence scientifique et technologique. L’apport de la culture hacker a par la suite consisté à renforcer "les frontières de la communauté des initiés et en l’affranchissant des pouvoirs établis" (p.79.). C’est alors que des réseaux sociaux de « toutes sortes » ont créé des communautés en ligne "qui ont réinventé la société et, ce faisant, accru considérablement la portée et les usages de cette technique" (p.79.). Au bout du compte, écrit Castells, "les entrepreneurs d’Internet nous ont ouvert une nouvelle planète, peuplée d’une innovation technologique extraordinaire, de nouvelles formes de vie sociale, et d’individus autonomes auxquels leur compétence technologique donne une importante marge de manoeuvre face aux règles et institutions dominantes" (p.80.).

Telle est donc la culture d’Internet, conclut-il : "fondée sur une foi technocratique dans le progrès humain par la technologie ; mise en oeuvre par des communautés de hackers adeptes de la libre créativité technologique ; intégrée à des réseaux virtuels qui veulent réinventer la société ; et matérialisée par des entrepreneurs motivés par le gain, dans le cadre des mécanismes propres à la nouvelle économie" (p.80).

- Manuel Castells, La galaxie internet, Fayard, 2001


[1Dans la mesure où toutes les citations qui suivent sont extraites du livre de Manuel Castells, je me contenterai ici de mentionner entre parenthèses à la fin de chacune d’elles le numéro de la page dont elles sont extraites afin d’éviter au lecteur d’avoir à se reporter en permanence aux notes qui se trouvent à la fin du texte.