Comprendre la révolution numérique

Accueil > Rubriques > Economie > Internet et la politique (La galaxie Internet 3)

Internet et la politique (La galaxie Internet 3)

mardi 2 avril 2002, par Pascal Fortin

Pascal Fortin, chercheur en sciences sociales publie une note de lecture en cinq épisodes sur le dernier livre de Manuel Castells : La galaxie Internet. En voici la troisième partie. La suite sera publiée suivant un rythme hebdomadaire

Qu’il s’agisse des mouvements ouvriers, identitaires, écologiques, religieux, nationalistes, culturels, féministes, des droits de l’homme, ou tout simplement politiques, tous ont désormais recours à l’internet. A telle enseigne que, affirme Castells, "Le cyberespace est devenu une agora électronique planétaire où, dans toute sa diversité, l’insatisfaction humaine explose en une véritable cacophonie" (p.172.). La principale caractéristique de ces mouvements sociaux serait de combler le « vide » laissé par la « crise » des « organisations hiérarchiques ». Des « coalitions floues », des mobilisations « semi-spontanées », des mouvements « ponctuels et ciblés » de type néo-anarchiste se substitueraient désormais aux « organisations officielles permanentes et structurées ». Profitant de la faiblesse du contrôle des Etats sur l’internet, ces mouvements ont profité de ce nouvel espace de liberté d’expression ouvert à toute la planète en marge du prisme déformant des médias commerciaux. Néanmoins, une coalition d’intérêts bien compris réunissant les Etats et entreprises menace aujourd’hui cet espace de liberté en abolissant l’intimité au nom de la sécurité.

L’Etat, la société civile et les réseaux d’ordinateurs

Mouvements « antimondialisation » et réseaux citoyens

Prenant l’exemple de ce qu’il appelle le « mouvement antimondialisation » [1], Castells observe qu’il n’a "ni organisation permanente, ni centre, ni structure de commandement, ni programme commun" (p.176.). Naturellement, l’absence de centralisme du mouvement antimondialisation n’est pas inédit d’un point de vue historique : "Ce côté informel, cette relative spontanéité ont toujours été le signe distinctif des mouvements sociaux les plus productifs" (p.177.). Par contre, l’utilisation de l’internet comme moyen d’expression et d’organisation « crucial » pour la coordination interne et la médiatisation de ce type d’action est à la fois inédit et indispensable : "La nouveauté, c’est la mise en réseau par Internet, car elle permet au mouvement d’être à la fois divers et coordonné, de s’engager dans un débat continu sans être paralysé, puisque chacun de ses noeuds peut reconfigurer un réseau suivant ses affinités et ses objectifs, avec des chevauchements partiels et des connexions multiples. Le mouvement antimondialisation n’est pas seulement un réseau, c’est un réseau électronique, un cybermouvement. Et parce qu’il est chez lui sur Internet, il ne saurait être désorganisé ou pris au filet : il y nage comme un poisson dans l’eau." (p.177.).

Think local, act global : inversant ce fameux truisme des années 1980, Castells rétorque que "les mouvements sociaux doivent penser local (en prise directe avec leurs préoccupations et leur identité propres) et agir global (au niveau mondial, où cela compte vraiment aujourd’hui)" (p.177.).

A l’ère de l’information, conclut-il, "changer la société par le conflit, c’est d’abord lutter pour transformer les fondements de l’existence sociale en construisant des réseaux interactifs pour organiser et mobiliser. Ces réseaux, nés de la résistance de sociétés locales, cherchent à vaincre le pouvoir des réseaux mondiaux, donc à reconstruire le monde par en bas. Internet leur offre la base matérielle nécessaire pour engager la création d’une société nouvelle. En le faisant, ils transforment aussi Internet : d’outil dédié à l’organisation des entreprises et à la communication, le voici devenu le levier d’une mutation sociale" (p.178.).

En dehors du mouvement « antimondialisation », le milieu des années 1980 a correspondu à l’émergence d’une « large gamme » de communautés en ligne. En général, écrit Castells, trois constituants distincts ont convergé dans ces réseaux d’ordinateurs à base communautaire :
- les mouvements militants antérieurs à Internet ;
- les composantes les plus politisées du mouvement des hackers ;
- et enfin les municipalités qui s’efforçaient de renforcer leur légitimité en ouvrant de nouveaux canaux de « participation civique ».

L’exemple de la cité numérique d’Amsterdam témoigne de la difficulté à assurer la pérennité ce genre de réseau citoyen. C’est pourquoi, conclut Castells, "On ne voit pas encore clairement si une société civile planétaire est susceptible de se former dans les années qui viennent. Mais si elle se constitue, les réseaux d’ordinateurs citoyens locaux-mondiaux seront, incontestablement, l’une de ses composantes cruciales" (p.191-192.).

Internet, démocratie et politique informationnelle

Nombreux sont les observateurs à penser que l’internet pourrait être un "instrument idéal pour faire avancer la démocratie". Pourtant, constate castells, la plupart des études et enquêtes décrivent un bien « triste panorama ». En fait, reconnaît-il, "il eût été surprenant qu’Internet, par la grâce de la technologie, conjure une méfiance si profondément ancrée à l’égard de la politique, et cela à l’échelle mondiale" (p.193.).

Si l’internet ne saurait fournir de « remède technologique » à la « crise » de la démocratie, il joue néanmoins, affirme Castells, un rôle important dans la nouvelle dynamique politique qu’il appelle la « politique informationnelle ». L’internet offre en effet à ses yeux un canal de communication horizontal en principe non contrôlé et relativement bon marché, d’individu à individu autant que d’individu à multitude. Bien que son usage par les hommes politiques reste très limité, observe-t-il, il est de plus en plus utilisé par les journalistes indépendants, les militants et toute sorte de gens pour diffuser des informations politiques et des « rumeurs ».

S’appuyant sur les exemples de « l’affaire Lewinsky » et de la publication des Mémoires du docteur Gubler, médecin de François Mitterrand, Castells en déduit la conclusion suivante : "Il n’y a plus de secret politique à l’ère d’Internet, une fois l’information sortie d’un cercle très restreint d’initiés (p.195.). A cet égard, regrette-t-il, "la frontière entre le bavardage, le fantasme et l’information politique valable se fait donc toujours plus floue, ce qui complique davantage encore le maniement de cette arme politique privilégiée qu’est l’information à l’ère d’Internet. Ainsi, pour l’instant, au lieu de renforcer la démocratie en stimulant l’information et la participation des citoyens, les usages que l’on fait d’Internet aggravent la crise de légitimité de la politique en offrant une base de lancement plus vaste à la politique du scandale" (p.195-196.).

Finalement, observe-t-il, la politique informationnelle engendre tout naturellement l’éventualité d’une « guerre informationnelle » et, plus largement, le surgissement d’une nouvelle doctrine de sécurité adaptée à l’ère de l’internet. En fait, des stratégies informationnelles contradictoires se télescopent : "d’un côté on assiste à la mise en place d’un espace d’information et de communication planétaire aussi ouvert que possible à divers participants (Etats, organisations internationales, firmes, ONG) ; de l’autre, du point de vue de chaque Etat ou organisation, s’élabore une stratégie de l’information qui vise à promouvoir ses propres intérêts et valeurs dans le cadre des règles du jeu. Couler, autant que l’on pourra, les idées de la planète dans un moule favorable à un ensemble précis d’intérêts nationaux ou sociaux devient donc la nouvelle frontière, et la plus efficace, de l’exercice du pouvoir sur la scène mondiale" (p.199.).

Ainsi, conclut, Castells : "A l’ère d’Internet, la dimension politique de notre vie est bouleversée en profondeur. Le pouvoir s’exerce d’abord au niveau de la production et de la diffusion des codes culturels et du contenu de l’information. Le contrôle des réseaux de communication devient le levier par lequel des intérêts et des valeurs sont mués en normes du comportement humain. Comme dans les situations historiques antérieures, ce mouvement se déploie contradictoirement. Internet n’est pas un instrument de liberté, mais il n’est pas non plus l’arme d’une domination unilatérale. L’expérience de Singapour le montre bien. [...] La liberté, en fait, n’est jamais acquise. Elle est l’enjeu d’une lutte perpétuelle, le fruit de l’aptitude des hommes à redéfinir l’autonomie et à mettre en oeuvre la démocratie dans un contexte social et technologique donné. De ce point de vue, Internet renferme un extraordinaire potentiel d’expression des droits civiques et de communication des valeurs humaines. Certes, la communication en ligne ne saurait se substituer au changement social ou à la réforme politique. Mais, en nivelant plus ou moins le terrain de la manipulation symbolique et en élargissant les sources de la communication, elle contribue bel et bien à la démocratisation. Internet met les citoyens en contact sur une agora publique, pour qu’ils expriment leurs préoccupations et partagent leurs espoirs. C’est pourquoi le problème politique le plus fondamental que pose le développement du réseau est peut-être le contrôle de cette agora publique par les citoyens eux-mêmes" (p.203-204.).

Vie privée et liberté dans le cyberespace

Menaces sur les libertés

Créé pour servir d’outil de « libération », écrit Castells, l’internet semblait annoncer dans les premières années de son existence un « nouvel âge de liberté ». Hélas, observe-t-il, ce « paradigme de la liberté » reposant selon lui sur une « double base technologique et institutionnelle » est précisément attaqué par de nouvelles techniques et réglementations : "Rien n’empêche de superposer aux protocoles d’Internet de nouvelles couches d’applications permettant d’identifier l’itinéraire et le contenu de la communication. Avec ces technologies, on peut alors s’ingérer dans la vie privée et, dès qu’il devient possible de relier les individus à des actes de communication précis dans des contextes juridiques particuliers, toutes les formes traditionnelles du contrôle politique et institutionnel peuvent être déchaînées sur l’utilisateur" (p.210.).

La mise en danger de la liberté et de la vie privée sur l’internet, affirme Castells, « est un effet direct » de sa marchandisation. Reprenant à son compte l’analyse de Lawrence Lessig, il observe ainsi que le besoin de sécuriser et d’identifier la communication pour en tirer de l’argent associé à la volonté de protéger la propriété intellectuelle, aboutissent au développement de nouvelles architectures de logiciels autorisant le contrôle de la communication par ordinateurs. Par ailleurs, loin de lutter pour la protection des individus contre ces menaces sur la vie privée, Castells remarque au contraire que "Dans le monde entier, les Etats soutiennent ces technologies de surveillance et les adoptent avec enthousiasme dans l’espoir de récupérer en partie le pouvoir qu’ils étaient en train de perdre" (p.211.)

En conséquence de l’action conjuguée des Etats et des marchands, affirme castells, "l’émergence d’un système de surveillance électronique se profile à l’horizon" (p.218.).
Or, ce constat lui paraît d’autant plus paradoxal que l’essentiel de la technologie capable de percer l’anonymat et de limiter la vie privée est aujourd’hui fournie par les sociétés de l’internet à l’idéologie pourtant « ardemment libertaire » : "Le grand paradoxe historique, c’est qu’un des principaux champions de la liberté, la libre entreprise, est la pierre angulaire de ce système policier" (p.223.). Non seulement, les entreprises de l’internet ont été les premières à utiliser ces techniques, mais elles ont permis un « retour en force » du contrôle des Etat dans « l’espace de liberté que les pionniers d’Internet avaient créé en profitant de l’indifférence et de l’ignorance des bureaucraties traditionnelles » (p.218.).

Ceux-ci ne se sont d’ailleurs pas fait prier pour passer à l’offensive et entreprendre une politique ambitieuse de coordination inter-étatique aux fins de lutter contre la cybercriminalité : "La réunion du G8 à Paris en juin 2000 a mené la charge et le Conseil de l’Europe lui a fait écho en élaborant une Convention contre la cybercriminalité, rédigée par les ministères de l’Intérieur et les polices des pays européens avec l’aide des grands éditeurs mondiaux de logiciels : elle constitue à ce jour l’entreprise la plus vaste et la plus exhaustive jamais tentée pour contrôler la communication sur Internet" (p.220.).

Lessig a raison, ajoute-t-il : "la nouvelle architecture d’Internet - le nouveau code - devient l’outil fondamental de surveillance qui permet aux instances traditionnelles de l’Etat de faire oeuvre de réglementation et de police" (p.221.).

Manifestement indigné, Castells multiplie les attaques contre l’adoption des décisions liberticides qui entravent la liberté de l’internet : "L’effet global de toutes ces mesures est d’ôter tout caractère privé à la communication sur Internet - de transformer cet espace de liberté en maison de verre" (p.221.). Alors que les mesures sécuritaires qui ont suivi les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis n’avaient pas encore été adoptées au moment où Castells écrivait son livre, cela ne l’empêchait pas de pousser ce cri d’alarme : "Avec le panoptique électronique, c’est donc la moitié de notre vie qui est surveillée en permanence" (p.223.).

La contre-offensive des « combattants de la liberté »

Néanmoins, fidèle à cette conviction que les peuples menacés dans leur liberté finissent un jour ou l’autre par se rebeller, castells veut croire en la capacité des internautes à résister à cette coalition manifeste d’intérêts entre les entreprises et les Etats qui « menacent ensemble la liberté » : "Codes contre codes. Les technologies du contrôle peuvent aussi être contrecarrées par des technologies de la liberté" (p.225.).

Selon lui, la société civile entreprend aujourd’hui de nouveaux « combats libérateurs » en s’appuyant notamment sur le pouvoir judiciaire qui lui offre une certaine protection contre les abus flagrants. A cet égard, affirme castells, "L’histoire est contradictoire et la contre-offensive des combattants de la liberté est en marche" (p.218.). Et si l’internet n’est plus un « territoire libre », précise-t-il, "il n’accomplit pas non plus la prophétie de George Orwell. C’est un terrain disputé où se livre la nouvelle bataille de principe pour la liberté à l’ère de l’information". (p.211.)

Ainsi, conclut-il, "A l’aube du XXIe siècle, une étrange combinaison de contraires domine le monde d’Internet : une idéologie libertaire d’un côté, une pratique de plus en plus sécuritaire de l’autre. Les mouvements de défense de la liberté sur le réseau, comme la coalition qui s’est constituée autour de l’Electronic Privacy Information Center aux Etats-Unis, jouent un rôle essentiel dans la préservation de l’esprit initial d’Internet, espace de liberté. Mais la résistance ne suffira pas. C’est sur le terrain du droit, des tribunaux de l’opinion, des médias, de la responsabilité sociale des entreprises, des institutions politiques, que se jouera l’avenir d’Internet. Les réseaux mondiaux sont incontrôlables mais leurs utilisateurs peuvent être, sont et seront surveillés - à moins que les sociétés, optant pour la liberté d’Internet, ne passent à l’action" (p.227.).

Conclusion

Castells reconnaît que l’essentiel de son analyse repose sur un postulat implicite : "les Etats ne sont pas des amis de la liberté" (p.227.). C’est pourquoi il défend vigoureusement la légitimité de la cryptographie face aux menaces d’intrusion de la part des entreprises aussi bien que de l’Etat en tant que "moyen le plus efficace dont disposent les particuliers pour assurer l’intimité de leur message" (p.227-228.). Finalement, écrit-il, "les Etats ne font pas confiance aux citoyens - ils savent toujours mieux que ce qui est bon ou pas - et les citoyens ne font pas confiance aux Etats - on les connaît" (p.228). Aussi, conclut-il à propos des Etats, "tant qu’ils persisteront à craindre le peuple, donc internet, la société, étonnamment fidèle à son histoire, montera sur les barricades de la liberté" (p.228-229.).

- Première partie : Les origines culturelles de l’Internet

- Deuxième partie : La nouvelle économie n’est pas un mythe


[1En fait, il serait plus juste de parler de mouvement « antimondialisation libérale », voire de « mouvement pour une autre mondialisation »