Comprendre la révolution numérique

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Géographie de l’internet et fractures numériques (La Galaxie Internet 4)

mardi 9 avril 2002, par Pascal Fortin

Pascal Fortin, chercheur en sciences sociales publie une note de lecture en cinq épisodes sur le dernier livre de Manuel Castells : La galaxie Internet. En voici la quatrième partie. La suite sera publiée suivant un rythme hebdomadaire

Nombreux sont les futurologues à avoir annoncé la mort de la géographie ou encore le désenclavement des territoires corrélativement au développement des techniques d’information et de communication. Evidemment, il n’en est rien. S’il fallait encore convaincre de l’ineptie de ce type de prophétie, les analyses de Castells devrait permettre de vaincre la crédulité des derniers récalcitrants. Certes, l’internet redéfinit les distances, mais il n’abolit pas la géographie : "De nouvelles configurations territoriales émergent des processus simultanés de concentration, décentralisation et connexion spatiales qu’impulse inlassablement la géométrie variable des flux planétaires d’informations" (p.255.).

L’hyperconcentration de la production des contenus

La réalité géographique de l’internet, explique Castells, peut être analysée à trois niveaux : la répartition dans l’espace de son équipement technique, de ses utilisateurs et de ses producteurs.

- Sur le plan technique, L’un des points intéressants à retenir est la centralité des Etats-Unis dans les connexions internationales en raison de leur capacité de largeur de bande bien supérieure à celle du reste du monde.

- Au niveau des utilisateurs, personne ne sera surpris de « l’extrême inégalité » de la répartition territoriale de l’internet. A cet égard, précise Castells, "L’usage d’Internet se diffuse très vite, mais en épousant une structuration de l’espace qui fragmente sa géographie en fonction de la richesse, de la technologie et du pouvoir : c’est la nouvelle géographie du développement" (p.260.).

- Si l’usage de l’internet est appelé à se diffuser largement dans les années qui viennent dans les pays industrialisés ainsi que dans les grandes métropoles du monde en développement, Castells insiste à juste titre sur une « géographie économique plus élitiste » qui se dessine lorsqu’on observe la production des contenus. Dans la mesure où ces derniers sont le produit crucial de l’ère informationnelle et où l’internet constitue l’outil fondamental pour les produire et les faire circuler, la géographie économique globale de l’internet, affirme Castells, est celle de ses fournisseurs de contenu. Or, observe-t-il, "Les Etats-Unis se taillent la « part du lion » des domaines Internet avec environ 50% du total (p.267.). Cette domination des Etats-Unis est encore plus forte quand on la mesure en termes de sites et de pages les plus visitées : "65% des 1000 premiers sites et 83% de l’ensemble des pages visionnées en 2000" (p.268.).

Il y a bien, précise Castells, une "tendance à l’élargissement géographique de la fourniture de contenus de l’internet commercial, mais à partir d’une concentration spatiale extrême dans un tout petit nombre de pays, dont la domination dans leur conception et leur distribution sera effective pendant très longtemps" (p.268.).

Au niveau même des Etats-Unis, la domination des grandes métropoles dans la fourniture des contenus de l’internet est écrasante, avec une concentration particulièrement forte au sommet : "En nombre de domaines, New York, Los Angeles et San Francisco-Silicon Valley devancent de très loin toutes les autres" (p.270.). La concentration des fournisseurs de contenu Internet aux Etats-Unis cache donc en réalité une autre concentration dans une poignée d’aires métropolitaines, et particulièrement dans celles qui constituent le sommet de la pyramide de l’internet : New York, Los Angeles et San Francisco, Seattle et Washington DC.

Ainsi, conclut Castells, "la recherche prouve que la fourniture de contenus Internet, mesurée en nombre d’adresses de domaine, présente un taux de concentration dans l’espace très élevé. Cette activité en principe sans attache a donc un quotient de localisation supérieur à la plupart des autres branches. Elle est concentrée dans un petit nombre de pays ; installée dans son écrasante majorité en zone métropolitaine, et en particulier dans certaines des métropoles les plus riches du monde ; en général (mais pas toujours) concentrée dans les plus grandes aires métropolitaines du pays ; concentrée, encore, au sein de chaque pays, dans un petit nombre d’aires principales, avec taux élevé de spécialisation dans celles qui ont lancé l’Internet commercial ; concentration enfin dans des quartiers précis au sein même des aires métropolitaines. Bref, ce qui définit la géographie des fournisseurs de contenus Internet, c’est la mainmise d’un tout petit nombre de lieux physiques sur les sites virtuels du monde entier" (p.271-272.).

L’ère des métropoles tentaculaires et des « réseaux diviseurs »

On l’a déjà dit, l’un des mythes fondateurs de la futurologie à l’ère de l’internet, c’est la mort des villes. Or, remarque castells : "Internet est, très concrètement, un support technologique qui permet à la fois l’expansion des métropoles et leur mise en réseaux à l’échelle planétaire" (p.275.). Ainsi l’économie en réseaux est-elle pour l’essentiel constituée de très vastes aires métropolitaines interconnectées.

Dans la mesure ou l’internet traite de l’information, on ne sera pas surpris d’apprendre que "ses centres nerveux se trouvent dans les principaux systèmes d’information, ceux sur lesquels reposent l’économie et les institutions des métropoles" (p.279.). Néanmoins, précise Castells, l’internet n’est pas au sens strict un phénomène purement métropolitain, mais un « réseau de noeuds métropolitains » : "Il n’y a pas centralisme mais nodalité, dans le cadre d’une géométrie de réseau" (p.279.). Le trait fondamental de ces bassins de vie est d’effacer les distinctions traditionnelles entre villes et campagnes, ou encore entre villes et banlieues. La région métropolitaine est finalement une structure qui "repose entièrement sur les transports et les communications. Et les systèmes d’Information et de communication sont organisés par Internet et autour de lui" (p.282.).

A l’intérieur de ces nouvelles aires métropolitaines, de nouvelles formes de travail ont d’importants effets sur l’espace. En effet, si l’annonce de l’avènement du télétravail à domicile est l’un grand mythes de la futurologie, d’autres formes de travail à distance connaissent un essor significatif. C’est le cas notamment du travail dans les « centres d’appel ». L’autre grande innovation est le télétravail mobile qui, selon Castells, va bientôt connaître une « croissance spectaculaire ». En fait, observe-t-il, "Le modèle qui s’impose n’est donc pas celui du télétravailleur à domicile, mais celui du travailleur nomade et du bureau en cavale" (p.285.).

Ce qui caractérise les régions métropolitaines à l’ère d’Internet, conclut Castells, c’est "une dynamique simultanée d’expansion tentaculaire et de concentration, le mélange des modes d’occupation des sols, l’hypermobilité, et la dépendance à l’égard des communications et du transport, tant intramétropolitain qu’internodal. Ainsi apparaît un espace hybride, fait de lieux et de flux : un espace de lieux mis en réseaux" (p.287.). Hélas, déplore-t-il, "tout le monde n’est pas invité à pénétrer dans le nouvel espace de sens promis par l’ère d’Internet : la ségrégation s’accroît dans nos villes, imposée par la logique des réseaux diviseurs" (p.291.).

En effet, la logique de réseau inhérente aux infrastructures de l’internet est caractérisée par des lieux qui peuvent être aussi facilement connectés que déconnectés. L’infrastructure pour tous, observe castells, a été la « pierre angulaire » de l’urbanisation moderne dans la mesure où elle a permis la constitution des villes industrielles "en tant que systèmes sociaux et fonctionnels intégrés". Or, semble-t-il regretter, "Au cours des années 1990, la libéralisation, la privatisation et la déréglementation, ainsi que la rapide mutation technologique et la mondialisation de l’investissement, ont inversé cette tendance historique : elles ont diversifié l’infrastructure urbaine en fonction de la capacité des marchés, des priorités fonctionnelles, des privilèges sociaux et des choix politiques" (p.291.).

Cette tendance, ajoute-t-il, est généralisée à la surface du globe : "on construit des infrastructures de télécommunication spécifiques qui contournent le réseau téléphonique normal et relient directement les très grands centres d’affaires, ceux qui produisent et consomment l’écrasante majorité des données en circulation sur Internet" (p.293.). Elle se traduit par la mise en place de « réseaux diviseurs » qui "accentuent la tendance générale à l’aggravation de la ségrégation socio-spatiale dans les villes du monde entier" (p.293.).

En conclusion, écrit Castells, "Une nouvelle dualité urbaine naît de l’opposition entre espace de flux et espace de lieux. L’espace de flux relie des lieux éloignés sur la base de leur rentabilité, de leur élitisme social et de leur supériorité infrastructurelle. L’espace des lieux isole les gens dans leurs quartiers, en raison de leurs faibles chances d’accéder à un meilleur environnement local (à cause du prix) et mondial ( en raison du manque d’équipements de connexion convenables) (p.293-294). Malgré le pessimisme de ce constat, Castells veut croire dans la possibilité d’une inversion de tendance dont il pense déceler les prémices dans la réaction actuelle des « exclus » censés réaffirmer leurs valeurs en utilisant Internet pour « résister » et promouvoir des « projets alternatifs ». Néanmoins, conclut-il, "en l’absence de mobilisation sociale et de politique inspirée par l’intérêt général, les réseaux diviseurs nés d’une déréglementation débridée des télécommunications et d’Internet risquent fort d’alimenter un clivage nouveau, et fondamental : la fracture numérique mondiale" (p.295.).

La fracture numérique

Exitla fracture sociale, voici le temps de la « fracture numérique ». Or, à en croire Castells, cette dernière n’est pas moins inquiétante que la première, mais vient aggraver ses méfaits. D’emblée, il nous prévient que "Le rôle central d’Internet dans tant d’activités sociales, économiques et politiques condamne à la marginalité ceux qui n’y ont pas accès, ou insuffisamment, et ceux qui sont incapables de s’en servir efficacement" (p.300.). Et d’ajouter aussitôt, comme pour mieux nous alarmer que "La différenciation entre connectés et non-connectés ajoute un nouveau clivage fondamental aux facteurs existants de l’inégalité et de l’exclusion sociales, dans une interaction complexe qui accroît ouvertement l’écart entre les riantes promesses de l’ère de l’information et sa sinistre réalité pour tant de gens dans le monde" (p.300.).

Cette fracture numérique, précise Castells, ne se résume pas à la simple question de l’inégalité d’accès. Néanmoins, ajoute-t-il, "il s’agit d’une condition qu’il faut satisfaire si l’on veut surmonter l’inégalité dans une société dont les fonctions et les groupes sociaux dominants s’organisent de plus en plus autour d’Internet" (p.301.).

Quoi qu’il en soit, Les dimensions de la fracture numérique sont multiples. Plutôt que de les présenter en détail, on se contentera simplement
ici de mentionner ces inégalités : de revenus, d’éducation, générationnelles, géographiques, liées aux différences d’appartenance « ethnique », de situation familiale, ou encore au handicap.

Au départ, la fracture numérique était très forte aux Etats-Unis. Naturellement, elle existe toujours, sauf entre les sexes. Néanmoins, observe Castells, elle tend à s’atténuer à mesure que l’utilisation de l’internet s’étend à la majorité de la population. "Si l’on en croit les projections, 63% des Américains seront en ligne en 2003 et plus des trois quarts vers 2005 : la fracture numérique autour de l’accès concernera donc essentiellement les secteurs les plus pauvres et les plus marginalisés de la population - ce qui aggravera leur marginalité" (p.308.). Selon, lui, toutes choses égales par ailleurs, une dynamique comparable semble à l’oeuvre dans les autres pays industrialisés.

Malgré cette évolution finalement plutôt positive, Castells demeure profondément pessimiste quant au devenir de la fracture numérique. "Internet a pris son essor dans un contexte d’inégalité sociale de l’accès, et cela partout : voilà qui risque d’avoir sur sa structuration et son contenu des conséquences durables, dont nous ne pouvons pas encore pleinement appréhender les modalités. L’impact des utilisateurs est, en effet, encore plus déterminant sur Internet que sur toute autre technologie, en raison de la vitesse à laquelle leur rétroaction est transmise et de la flexibilité du réseau. C’est ainsi que les premiers utilisateurs ont pu façonner Internet pour les suivants - ses contenus comme son infrastructure -, et que ses pionniers ont déterminé la technologie qu’allaient ensuite utiliser les multitudes des années 1990. Aujourd’hui, l’accès se complique, car il passe par des technologies plus raffinées (tels les interfaces utilisateurs graphiques), et cela pourrait ralentir le taux d’adoption dans les catégories les moins instruites. Quoi qu’il en soit, si la fibre libertaire, qui a inspiré Internet nous a donné une « toile » planétaire de chances à saisir (fût-ce au prix d’un certain élitisme culturel), ses usages très marchands de la fin des années 1990, inspirés du modèle de consommation et d’organisation sociale des milieux aisés des sociétés occidentales avancées, ont peut-être déformé sa pratique en lui imposant des distorsions précises" (p.309-310.).

Dès qu’une source d’inégalité technologique semble s’atténuer, s’offusque-t-il, une autre apparaît. Aujourd’hui, c’est l’écart dans l’accès rapide aux services large bande qui pose problème. Ainsi est-il fort possible que "lorsque les masses accéderont enfin en rang serré à l’Internet par téléphone, les élites de la planète se seront déjà retirées dans une plus haute sphère du cyberespace" (p.310.).

Par ailleurs, tout effort de réduction de la fracture numérique est nécessairement voué à l’échec si elle n’est pas accompagnée par une amélioration du système éducatif à une époque où la capacité d’apprendre en permanence devient essentielle à la réussite professionnelle et à l’épanouissement personnel. "Pour travailler sur le réseau et surtout pour développer l’aptitude à apprendre dans une économie et une société organisées autour de lui, il faut un autre type d’enseignement. Son principe fondamental est clair : il ne s’agit plus d’apprendre, il s’agit d’apprendre à apprendre" (p.313.).

Hélas, s’alarme Castells, tout laisse à penser que, dans l’état actuel de la situation, loin de se combler, les écarts semblent plutôt se creuser. "Au cours des années 1990, en même temps que la révolution explosive des technologies de l’information, la montée de la nouvelle économie et la diffusion d’Internet, le monde a connu une aggravation massive de l’inégalité des revenus, de la pauvreté et de l’exclusion sociale" (p.320.). Concrètement, précise-t-il, "le monde, son économie, ses réseaux de communication se transforment avec Internet et autour de lui en laissant de côté pour l’instant, l’écrasante majorité de la population de la planète : plus de 93% en 2000" (p.316.).

Or, affirme-t-il, "On peut prouver que, dans les conditions sociales et institutionnelles qui dominent aujourd’hui dans le monde, le nouveau système techno-économique crée un développement inégal, qui accroît simultanément la richesse et la pauvreté, la productivité et l’exclusion, et répartit de façon différenciée ces effets dans les diverses régions du monde et les différentes catégories sociales. Et, puisque Internet est au coeur de la nouvelle structure d’organisation socio-technique, ce processus mondial de développement inégal est peut-être l’expression la plus spectaculaire de la fracture numérique" (p.321.).

Conclusion

En raison de l’éloquence des analyses de Castells et de la gravité de ses conclusions, contentons nous finalement de lui céder la parole en espérant sans trop y croire que son cri d’alarme est susceptible de recevoir quelque écho :

"Fondamentalement, la fracture numérique ne se mesure pas au nombre de connectés à Internet, mais aux effets simultanés de la connexion et de la non-connexion. Parce qu’Internet, je me suis efforcé de le montrer tout au long de ce livre, n’est pas seulement une technologie. C’est l’instrument et la structure organisationnelle qui distribue le pouvoir de l’information, la création du savoir et la capacité de mise en réseau dans tous les domaines. Et les pays en développement sont donc pris au piège de sa toile d’araignée. Ne pas être connecté à Internet, ou l’être superficiellement, c’est se faire marginaliser dans le système planétaire en réseaux. Se développer sans Internet aujourd’hui, ce serait comme s’industrialiser sans électricité hier. C’est pourquoi les fréquentes déclarations qui préconisent de commencer par les « vrais problèmes du tiers-monde » - c’est à dire la santé, l’éducation, l’eau, l’électricité, etc. Avant d’en venir à Internet - traduisent une incompréhension profonde des problèmes actuels du développement. Sans une économie et un système de gestion fondés sur Internet, aucun pays ne pourra s’assurer les ressources nécessaires pour financer son développement durable. Je veux dire durable économiquement, durable socialement, et durable pour l’environnement. [...] Face à cette situation, la mondialisation fondée sur Internet applique la logique du réseau : elle passe au crible la planète en quête de bonnes occasions et connecte uniquement ceux dont elle a besoin pour les objectifs qu’elle s’est fixés. C’est ainsi que les sociétés et les institutions se fragmentent, avec la mise en réseau dynamique des entreprises qui réussissent, des individus qui gagnent et des organisations qui s’adaptent ; Bien évidemment, ces mécanismes relèvent en dernière analyse de l’action humaine ; ils peuvent donc être inversés ou modifiés. Mais ce n’est pas seulement une question de compétence et de volonté politique - bien que l’une et l’autre soient indispensables à tout effort pour changer le cours des événements. D’autres facteurs entrent en ligne de compte : l’ampleur de la fracture numérique dans chaque pays ; la capacité d’impulser une dynamique d’apprentissage social parallèlement à la construction d’une infrastructure en technologies de l’information et de la communication ; la bonne gestion des activités économiques ; la qualité de la production active ; l’existence ou non d’un consensus social fondé sur la redistribution ; l’émergence d’institutions politiques légitimes enracinées dans le local et capables de gérer le global. Tout dépend, enfin, de l’aptitude des pays et des acteurs sociaux à s’adapter à la vitesse Internet dans la mise en oeuvre du changement.
Continuer comme avant, c’est élargir la fracture numérique mondiale, qui risque de projeter toute la planète dans des crises innombrables et multiformes. Le nouveau modèle de développement impose de « sauter l’obstacle ». Son objectif est une économie fondée sur Internet, dynamisée par l’instruction et la capacité de produire du savoir, capable d’opérer au sein des réseaux mondiaux de la valeur, et soutenus par des institutions politiques légitimes et efficaces. Son émergence en conforme à l’intérêt de l’humanité tout entière"
(p.326-327-328.).

- Première partie : Les origines culturelles de l’Internet
- Deuxième partie : La nouvelle économie n’est pas un mythe
- Troisième partie : Internet et la politique