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Internet, culture et nouvelles formes de sociabilité (La Galaxie Internet 5)

samedi 20 avril 2002, par Pascal Fortin

Pascal Fortin, chercheur en sciences sociales publie une note de lecture en cinq épisodes sur le dernier livre de Manuel Castells : La galaxie Internet. En voici la cinquième et dernière partie.

Parmi les nombreux débats suscités par le développement de l’internet, rares sont ceux qui ont suscité des polémiques aussi passionnées et peu étayées que dans le cas des effets attribués à l’internet sur nos modes de sociabilité. Ainsi l’internet a-t-il été accusé, entre autres poncifs, d’inciter ses adeptes à s’évader du réel pour entrer dans une culture de plus en plus dominée par la réalité virtuelle. Pourtant, observe Castells, les études existantes montrent que "Dans leur écrasante majorité, les usages d’Internet sont utilitaires et étroitement liés au travail, à la famille et à la vie quotidienne des internautes. Les e-mails en représentent plus de 85%, et servent pour l’essentiel à accomplir des tâches d’ordre professionnel ou pratique, et à maintenir le contact avec la famille et les amis dans la vie réelle" (p.149.).

Communautés virtuelles ou société en réseaux ?

En fait, les usages de l’internet correspondent avant tout à une extension de la « vie réelle » et les échanges électroniques semblent n’avoir en général qu’un effet limité sur la structuration de la vie quotidienne, consistant pour l’essentiel à ajouter une interaction en ligne aux relations sociales préexistantes : "Si Internet a un effet quelconque sur l’interaction sociale, il serait plutôt positif. D’autant que ses utilisateurs semblent accéder plus facilement ; grâce à lui, aux autres sources d’information" (p.153.).

Contrairement à une idée très répandue, les études existantes ne confirme pas l’hypothèse d’un affaiblissement du lien social et d’une aggravation de la solitude liée à la pratique de l’internet. En fait, suggère Castells, "Le vrai problème est peut-être qu’on ne pose pas les bonnes questions" (p.157.). En effet, il s’agit selon lui de restituer l’étude de la sociabilité de l’internet dans le contexte "de la mutation des modes de convivialité dans notre société" (p.157.). Or, précise-t-il, "Le point capital ici est naturellement le passage de la communauté au réseau comme forme de structuration principale de l’interaction. Les communautés - dans la tradition de la recherche sociologique - étaient fondées sur le partage de certaines valeurs et d’une organisation sociale. Les réseaux sont construits en vertu des choix et des stratégies des acteurs sociaux, qu’il s’agisse d’individus, de familles ou de groupes. La grande mutation de la sociabilité dans les sociétés complexes est donc passée par un changement de la forme principale du lien sociale : la substitution des réseaux aux communautés territoriales" (p.160.).

Aujourd’hui, rappelle Castells, la montée de l’individualisme est le trait dominant de l’évolution des relations sociales dans nos sociétés. "Après l’hégémonie des relations primaires (les familles, les communautés), puis secondaires (les associations), nous voici dotés d’un nouveau système dominant qui paraît construit sur les relations tertiaires, pourrait-on dire - ce que Wellmann appelle les « communautés personnalisées » : les réseaux centrés autour du moi. On assiste, en fait, à une véritable privatisation de la sociabilité. Mais cette relation individualisée à la société est un mode de structuration spécifique du lien social, et non un trait psychologique. Elle est issue avant tout de l’individualisation du rapport entre capital et travail, et entre les actifs et leur activité professionnelle, dans l’entreprise en réseau. Elle est induite par la crise du patriarcat et sa conséquence, la désintégration de la famille nucléaire traditionnelle telle qu’elle s’était constituée à la fin du XIXe siècle" (p.161-162.).

Si « l’individualisme en réseau » est bien le nouveau mode de sociabilité dans nos sociétés, l’internet constitue avant tout un amplificateur de réseaux et non un facteur de solitude. Non seulement il est efficace pour maintenir et même développer des liens faibles, mais il semble aussi jouer un rôle positif pour le maintien des liens forts à distance. Ainsi, le rôle le plus important de l’internet dans la structuration des relations sociales, affirme Castells, découle de sa contribution à la « nouvelle sociabilité fondée sur l’individualisme » : "De plus en plus de gens sont organisés, non seulement dans des réseaux de sociabilité, mais encore dans des réseaux de sociabilité qui communiquent par ordinateur. Internet ne créé donc pas l’individualisme en réseau, il offre un support matériel approprié à sa diffusion hégémonique" (p.164.).

On l’aura compris, cet individualisme en réseau est bien aux yeux de Castells une structure sociale et non une juxtaposition d’individus isolés : "Les individus tissent leurs réseaux en ligne et hors ligne à partir de leur centre d’intérêt, de leurs valeurs, de leurs affinités et de leurs projets. Grâce à la flexibilité et à la puissance de communication d’Internet, l’interaction sociale en ligne joue donc un rôle croissant dans l’organisation globale de la société. Les réseaux en ligne, quand ils se stabilisent, peuvent engendrer de véritables communautés : des communautés certes virtuelles, différentes en cela des communautés physiques, mais pas nécessairement moins fortes ou moins efficaces pour maintenir un contact ou mobiliser. En outre, nous assistons de fait, dans nos sociétés, au développement d’un hybride de la communication : il réunit le lieu physique et le cyberlieu pour servir de support matériel à l’individualisme en réseau" (p.164.).

Non seulement les nouveaux développements technologiques semblent jouer dans le sens de l’individualisme en réseau, mais ils accroissent ses chances, affirme castells, de devenir « la forme dominante de sociabilité ». Finalement, conclut-il, « s’il est évident, que ces évolutions contribuent au triomphe de l’individu, leur coût pour la société n’est pas encore clair. A moins de considérer que les individus, en fait, réédifient aujourd’hui le lien social lui-même, en s’aidant des technologies dont ils disposent, pour en construire une forme nouvelle : la société en réseau » (p.166.).

Convergence, multimédia, hypertexte et lien social

Sans cesse annoncée, toujours repoussée, le fantasme de la « convergence » est sans doute l’un des mieux partagés parmi les technophiles de tout poil. "Tout au long des années 1980, futurologues, technologues et bâtisseurs d’empires médiatiques ont couru derrière un rêve : la convergence entre l’informatique, Internet et les médias" (p.232.).

En fait, affirme Castells, "loin de converger avec les médias, Internet affirme sa spécificité" (p.246.). Si l’internet est bien doté aux yeux du sociologue de sa propre logique et de sa propre langue, il n’est pas pour autant confiné dans un champ particulier de l’expression culturelle, tout simplement parce qu’"il les traverse tous". Ainsi a-t-on recours à l’internet aux fins de diffuser des messages politiques, de communiquer par e-mail dans sa vie quotidienne, de transmettre des idées, ou encore de chercher des informations. C’est pourquoi, affirme castells, l’internet relève avant tout de la communication plutôt que du loisir. "Tandis que les médias audiovisuels, et en particulier la télévision, se sont laissés dominer par la logique du spectacle et de l’information-spectacle, Internet interprète celle-ci comme un « accident technique » de la communication et la contourne. Les échanges qui se développent sur Internet se caractérisent par la libre expression sous toutes ses formes, plus ou moins appréciées selon les goûts de chacun. C’est l’open source, l’envoi gratuit, la radiodiffusion décentralisée, l’interaction inventive, la communication pour agir et la création collective qui s’expriment sur Internet. Si la convergence a lieu un jour, ce sera lorsque l’investissement requis pour installer des capacités de largeur de bande à une échelle excédent les besoins des entreprises sera justifiée par un nouvel ordre médiatique, un ordre qui sera disposé à satisfaire la plus considérable des demandes latentes : la demande de libre expression interactive et de création autonome - aujourd’hui contrecarrée par la pensée sclérosée des médias traditionnels" (p.247.).

En fait, suggère Castells, "la vision la plus novatrice de la mutation culturelle à l’ère de l’information est peut-être celle qui s’est élaborée autour du concept d’hypertexte et de la promesse du multimédia - dans son sens originel" (p.247.). La convergence entre les médias et l’internet, ainsi que l’utilisation des technologies numériques de réalité virtuelle, étaient censées accomplir la « grande promesse ». Pourtant, constate-t-il, "ce n’est pas ce à quoi nous assistons à l’aube du XXIe siècle" (p.248.). Mais l’erreur est peut-être d’avoir "conçu l’hypertexte comme un système interactif réel de communication numérique, exploité électroniquement, au sein duquel toutes les composantes des expressions culturelles présentes, passées et futures, dans toutes leur manifestations pourraient coexister et être recombinées" (p.248.). Or, s’il est possible d’un point de vue technique de créer un tel système, personne ne semble aujourd’hui, selon Castells, disposé à le mettre au point.

Pour autant, Castells se demande si cette vision finalement très matérialiste de l’hypertexte ne correspond pas à une façon bien trop « primitive » d’appréhender les processus culturels. En effet, précise-t-il, ce ne sont pas les machines qui créent la culture à partir de la vie, « ce sont les esprits » : "L’hypertexte n’est pas produit par le multimédia qui utiliserait Internet pour nous atteindre, il est produit par nous qui utilisons Internet pour aspirer les expressions culturelles du multimédia - et les autres" (p.249.). Partant de cette observation, Castells en déduit que nous entrons dans une époque qu’il baptise de « culture de la virtualité réelle » : "Elle est virtuelle parce qu’elle est élaborée principalement selon des processus de communication virtuels, électroniques. Elle est réelle (et non pas imaginaire), parce qu’elle est notre réalité fondamentale, la base matérielle à partir de laquelle nous vivons notre vie, construisons nos systèmes de représentation, accomplissons notre travail, entrons en relation avec les autres, trouvons nos informations, élaborons nos opinions, menons une action politique et entretenons nos rêves. Cette virtualité est notre réalité. Voilà ce qui caractérise la culture à l’ère de l’information : c’est essentiellement en passant par la virtualité que nous créons du sens" (p.250). S’appuyant sur cette hypothèse selon laquelle la virtualité fondée sur l’élaboration d’un hypertexte personnalisé serait « la langue dans laquelle nous construisons le sens », Castells en déduit une double conséquence sur nos modes de socialisation : "Si[...] nous construisons nos propres systèmes d’interprétation grâce à Internet, nous sommes certes libres, mais nous sommes aussi des autistes en puissance" (p.251.). En effet, précise-t-il, plus nous choisissons notre « hypertexte personnel » dans un contexte de structure sociale en réseaux et d’expression culturelle individualisée, et plus nous aurons du mal à trouver un « langage commun ». C’est pourquoi il en vient finalement à poser la question fondamentale suivante : "comment pouvons-nous partager des valeurs dans la vie sociale ?" (p.250.).

En fait, suggère-t-il, en dehors des mécanismes traditionnels de partage de « codes culturels » lié au simple fait de vivre ensemble, "la communication dépend beaucoup dans la culture de la virtualité réelle, de l’existence de « protocoles d’échange du sens » (p.251.). Or, affirme-t-il, l’art est aujourd’hui le plus important de ces protocoles : "Peindre les puissants dans leur misère humaine, sculpter les opprimés dans leur dignité humaine, relier les splendeurs de notre environnement aux enfers de notre psyché comme dans les paysages de Van Gogh, c’est dépasser les inévitables épreuves de la vie pour trouver l’expression de la joie, de la douleur, du sentiment, qui nous réunit tous et fait que cette planète , malgré tout, est vivable. [....] Dans un monde aux miroirs brisés, fait de textes non communicables, l’art pourrait devenir - non pas en s’en donnant mission, mais par sa simple existence - un protocole d’échange et un outil de reconstruction sociale. En suggérant, par l’ironie ou la beauté, que nous sommes encore capables d’être ensemble, et d’en jouir. L’art, qui devient toujours plus un hybride de matériaux virtuels et physiques, est ainsi en mesure de jeter un pont culturel entre le réseau et le moi" (p.252.).

Conclusion générale

Société en réseau, société numérique, société de l’information, société de la communication, galaxie internet, etc. : finalement, peu importe la dénomination retenue, l’essentiel étant aux yeux de castells, que l’internet est bien un « nouveau milieu de communication ». Or, précise-t-il, "Puisque communiquer est l’essence même de l’activité humaine, Internet pénètre tous les domaines de la vie sociale et les transforme. Une nouvelle configuration, la société en réseau, est en gestation sur toute la planète, sous des formes certes très diverses d’un point à l’autre, et avec des effets tout à fait différents sur la vie des populations en fonction de leur histoire, de leur culture, de leurs institutions. Comme les mutations structurelles antérieures, ce bouleversement charrie avec lui autant de possibilités nouvelles que de problèmes. Son issue est indéterminée : elle dépendra d’une dynamique contradictoire, de lutte éternelle entre les efforts toujours renouvelés pour dominer, pour exploiter, et la défense du droit de vivre et de chercher un sens à sa vie" (p.333.).

On aura compris que Castells ne croit pas en la fin de l’histoire. Si nul ne peut prédire l’avenir, il n’en reste pas moins que les nuages s’accumulent à l’horizon : "En cette aube de l’ère de l’information, nous voyons monter dans le monde entier, face à la dynamique du changement qu’impulse aujourd’hui la technologie, un extraordinaire sentiment de malaise qui risque de susciter un choc en retour considérable. Si nous ne lui répondons pas, son exaspération pourrait anéantir les promesses contenues dans cette forme nouvelle d’économie et de société qui naît de l’ingéniosité technique et de la créativité culturelle" (p.334.).

Contentons-nous ici de relever les nombreux défis auxquels Castells nous enjoint de faire face :
- les menaces sur la liberté ;
- l’aggravation du processus d’exclusion ;
- les problèmes d’éducation ;
- les nouvelles modalités de la lutte entre employeurs et salariés à l’ère de l’entreprise en réseau et de l’individualisation des structures de l’emploi ;
- le défi de l’encadrement de la nouvelle économie par des procédures « neuves et flexibles » de réglementation institutionnelle,
- l’accélération de la dégradation de l’environnement ;
- les « monstres technologiques » que nous risquons d’engendrer ;
- et, surtout, la nécessité de combler l’absence d’acteurs et d’institutions ayant les moyens et la volonté de relever tous ces défis.

A cet égard, écrit Castells, "Jusqu’à présent, en démocratie, cette responsabilité revenait aux Etats, agissant au nom de l’intérêt public. Et je pense qu’elle leur incombe encore aujourd’hui. Mais j’ai bien du mal à l’écrire, car je suis pleinement conscient - on l’aura compris à la lecture de ce livre - de la crise de légitimité et d’efficacité qui les frappe actuellement" (p.340.).

En dépit de ce scepticisme quant à la capacité des Etats à relever les nombreux défis de la « société en réseau » ; conclut Castells, "nous aurons tout de même besoin d’institutions, de représentation politique, de démocratie participative, de procédures d’élaboration du consensus, de politiques publiques efficaces. Et, pour commencer, d’Etats responsables et vraiment démocratiques. J’estime que, dans la plupart des sociétés, la traduction pratique de ces grands principes est un vaste champ de ruines, et qu’un pourcentage considérable de citoyens ne s’attendent plus à les voir appliquer. C’est le maillon faible de la société en réseaux. Si nous ne reconstruisons pas, par le bas et par le haut, nos institutions politiques, nous ne serons pas en mesure de répondre aux défis fondamentaux auxquels nous sommes confrontés. Et ce que les institutions politiques démocratiques ne pourront faire, nul ne pourra le faire et nul ne le fera à leur place" (p.341-342.).

- Première partie : Les origines culturelles de l’Internet
- Deuxième partie : La nouvelle économie n’est pas un mythe
- Troisième partie : Internet et la politique
- Quatrième partie : Géographie de l’Internet et fractures numériques