a littérature expérimentale sur Internet a son quartier général : l’équipe ébouriffante de Jean-Pierre Balpe à l’Université de Saint-Denis. Paris VIII a une longue expérience de la recherche alternative et des expérimentations. On ne peut donc qu’être à moitié étonné d’y trouver un département hypermédia et surtout un Centre Interdisciplinaire de Recherches sur l’Esthétique Numérique (CIREN) qui en constitue le coeur vivant : là s’y trament des expériences parmi les plus intéressantes du Web littéraire, ainsi qu’une réflexion en profondeur sur l’impact décisif que l’informatique pourrait avoir sur l’écriture.
Jean-Pierre Balpe est à l’origine d’un générateur de littérature, un logiciel qui, à partir de champs sémantiques propres à un auteur, produit automatiquement du texte " à la manière de ". Il peut même mélanger les champs sémantiques de plusieurs auteurs comme Balpe en a fait l’expérience, ou encore être couplé à des générateurs de sons et d’images. Cette dernière possibilité a donné lieu à un événement, Trois mythologies et un poète aveugle, à l’Ircam, il y a quelques années.
Autre réalisation d’envergure, Trajectoires est une oeuvre collective : l’équipe d’@graf, dirigée par Balpe, a réalisé un générateur de roman policier qui repose sur le mélange entre textes et images. Le coeur seul de l’intrigue est déterminé à l’avance. La composition des séquences narratives textuelles, ainsi que leur alliance avec des illustrations sont générées automatiquement par l’ordinateur qui puise dans des bases de données (de mots, de personnages, de vêtements, de décors, etc.) et suit certaines règles qui le guident dans son travail. Dans Trajectoires, rien n’est rédigé par un humain, et le résultat est plutôt impressionnant.
Cet essai relativement réussi, et d’ailleurs récompensé, tend donc à détruire la linéarité du récit, sur un genre que l’on imagine excessivement contraint de ce point de vue. La progression dans l’intrigue se fait par la lecture de " tableaux " qui regroupent, pour chacun d’eux, une unité narrative minimale, une illustration et une citation. La composition de chaque tableau est entièrement générée, de manière dynamique, par l’ordinateur. Trajectoires montre, s’il en était besoin que l’illusion de linéarité dans le récit, et singulièrement dans le récit policier, repose sur l’établissement de liens logiques entre unités narratives, ou même entre indices, et ne repose pas sur une succession chronologique.
L’expérience de Trajectoires repose sur une idée centrale à nombre de recherches similaires : la déstructuration de la linéarité du récit. Le groupe Mélusine, qui s’exprime sur le site du même nom en a fourni une expression théorique et programmatique dans son manifeste : " le postulat de départ est que tout est transversal dans l’absolu et linéaire par défaut, peut-on y lire. Tout pensée est complexe, c’est son expression qui la simplifie, l’amoindrit, la mutile, parce qu’elle l’oblige à s’organiser linéairement. " D’où l’intérêt des supports numériques qui permettent l’expression de la transversalité et plus simplement de la richesse de la pensée, par association d’idées par exemple. Dans la philosophie esthétique de Mélusine, on reconnaît évidemment l’influence du surréalisme, mais aussi de l’art roman (le Manifeste parle d’ "ordinateur médiéval ", c’est-à-dire non rationaliste), ou encore des travaux de Ted Nelson. Ce n’est pas tout à fait un hasard si Pierre de la Coste, l’inspirateur du petit groupe tente de mettre en oeuvre dans ses " chroniques de Mélusine ", quoique de manière très primitive, quelques uns des principes de l’écriture hypertextuelle définis il y a bien longtemps par le créateur de Xanadu.