Comprendre la révolution numérique

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Edition scientifique et universitaire : un nouveau monde numérique ?

mercredi 22 janvier 2003, par Pierre Mounier

Dites-moi édition numérique ; je vous répondrai E-book. La révolution que l’introduction des nouvelles technologies dans le secteur de l’édition a engendrée se résume trop souvent, pour le grand public et la presse à cette équation réductrice. Et lorsqu’on sait le remarquable fiasco auquel le support vedette du livre électronique a abouti, après tous les fantasmes dont il fit l’objet, on comprend que pour nombre d’observateurs, le bon vieux livre papier constitue un horizon indépassable de la diffusion de l’écrit.

Pour la littérature, le livre de fiction ou plus généralement le livre plaisir, c’est bien possible en effet. Car rien ne remplace, jusqu’à présent, le confort de lecture qu’offre le livre traditionnel. Mais l’édition ne se réduit pas à cela, et une bonne part de la production éditoriale est consacrée à la transmission de savoirs, de connaissances, que ce soit à destination d’un large public, dans le cas de la vulgarisation et des manuels en général, ou à l’intérieur d’une communauté scientifique.

- Histoires de gros sous

Largement ignorée du grand public, l’édition scientifique, et ce dans toutes les disciplines, constitue un secteur économique important, suffisamment important en tout cas pour être porteur d’enjeux financiers, mais en même temps, il touche à des communautés et des activités dont la portée n’est pas qu’économique : la diffusion et l’échange d’information scientifique est un des fondements cruciaux du développement des sociétés modernes. Et ces deux dimensions de l’édition scientifique et académique sont quelquefois en contradiction.

L’introduction des technologies numériques dans le secteur de l’édition scientifique est à la source de bien des remises en question, de bien des polémiques, parce qu’elle semble remettre en cause des équilibres sédimentés depuis longtemps, des accords implicites ou explicites entre tous les participants, éditeurs, scientifiques, Etats, bibliothèques, où chacun trouvait son compte. Elle est aussi à la source de bien des interrogations à la fois sur les finalités et les modalités de leur mise en œuvre. Deux récentes publications viennent en éclairer un peu plus les enjeux.

Le premier ouvrage est en fait un rapport, commandé par le Syndicat National de l’Edition au chercheur Marc Minon, de l’Internet Institute de l’Université de Liège. Intitulé Edition universitaire et perspectives du numérique, ce travail vise à la fois à sensibiliser les éditeurs scientifiques français aux avantages que pourrait apporter le développement des services numériques, mais aussi à inciter les pouvoirs publics à soutenir les éventuelles initiatives dans le domaine. Evidemment, la publication d’un tel rapport tombe à point nommé pour les éditeurs commerciaux qui l’ont commandé dans la mesure où certains d’entre eux sont à l’origine d’initiatives visant à mettre en place des plate-formes de diffusion pour les publications dont ils ont la charge. Mais au-delà de cet aspect quelque peu utilitaire, le rapport de Marc Minon a pour intérêt de faire voler en éclat un certain nombre d’idées reçues sur le sujet..

- La gratuité a un coût

D’abord, observe-t-il, et c’est une des idées fortes de son rapport, rien n’indique que la mise en place de modes de distribution numérique de contenus, soit contradictoire avec leur édition et distribution sur papier. Nombre d’éditeurs scientifiques anglo-saxons proposent, essentiellement aux bibliothèques, des offres « packagées », fournissant des services en ligne (de mise à jour, de recherche par exemple), en sus de l’abonnement papier. La question du support de diffusion et du mode de rémunération de cette diffusion reste donc totalement ouverte, selon les auteurs du rapport : toutes les configurations existent et sont encore à imaginer, avec d’égales chances de succès. Un bémol toutefois : il semble bien que la solution qui nous semble la plus évidente, la plus naturelle parce que la plus proche de la tradition, le paiement à la consultation (« pay-per-view »), soit un échec commercial à chaque fois qu’il a été mis en œuvre par un éditeur. Il semble bien que ce mode de consultation, qui titille aussi beaucoup les éditeurs grand public pour des raisons évidentes, soit inadapté aux usages et besoins des chercheurs et des étudiants.

Mais là n’est pas l’essentiel du rapport Minon ; car celui-ci a l’immense mérite de déplacer un débat qui s’est focalisé ces dernières années autour du problème de l’accès payant ou gratuit à l’information scientifique dans le contexte de la publication numérique. La publication numérique analyse M. Minon, n’est jamais « gratuite ». Toute la question est de savoir qui la finance : l’utilisateur ou le producteur. La question du financement « par l’aval » ou « par l’amont » de la publication scientifique est en effet cruciale, parce qu’elle implique au premier chef des acteurs différents : un financement par l’amont équivaut souvent à la mise en place de structures éditoriales au sein des universités et organismes de recherche ; structures financées sur fonds publics et prenant en charge le travail que font habituellement les sociétés d’édition. C’est dans cette perspective que l’accès à l’information peut-être gratuit pour l’utilisateur (mais pas obligatoirement), contrairement à ce que peuvent proposer des éditeurs commerciaux contraints de tirer leurs revenus de la distribution de l’information. L’opposition entre financement en amont ou en aval mise en valeur par Marc Minon doit cependant être modérée par la conscience que l’édition scientifique commerciale n’est pas un secteur économiquement autonome : nombre de textes publiés dans ce cadre sont fortement subventionnés par le secteur public...

- Le grand précurseur : Erudit.org

Il est un exemple fameux de publication scientifique entièrement en ligne et bénéficiant d’un financement en amont, c’est la plate-forme Erudit.org mise en place par l’Université de Montréal et ses presses universitaires. Active depuis 1998, la plate-forme Erudit fait figure de précurseur dans le domaine, avec une attention qui fut immédiatement portée à l’utilisation des formats de publication, à la structuration des documents, et à leur référencement futur. Guylaine Beaudry et Gérard Boismenu, qui ont piloté le projet viennent de publier un livre aux éditions La Découverte intitulé Le Nouveau Monde numérique. Le cas des revues universitaires. Le grand intérêt de leur ouvrage, notamment par rapport au rapport Minon, c’est qu’il ne se contente pas de dresser un état des lieux général des revues scientifiques en ligne, mais indique de manière très concrète, et parfois assez technique, les différentes possibilités et pistes qui s’offrent aux acteurs concernés.

L’examen minutieux de la chaîne de production auquel les auteurs de l’ouvrage se livrent, leur permet de battre en brèche deux idées fausses habituellement véhiculées à propos de la publication scientifique dans un cadre numérique : d’abord, affirment-ils, la publication numérique ne provoque pas, contrairement à ce qu’on croit habituellement, un effondrement des coûts de publication ; dans la mesure en effet où le coût de préparation de la première copie représente environ 70% du coût total d’édition pour les revues traditionnelles, on voit bien que les économies engendrées par une diffusion exclusivement numérique resteraient faibles. Par ailleurs, Beaudry et Boismenu battent en brèche le fameux scénario de la « désintermédiation » mis en lumière par Chartron et Salaün, selon lequel les chercheurs pourraient mettre en ligne eux-mêmes leurs travaux, en se passant de l’intermédiaire de l’éditeur. Ceci, insistent-ils, ne peut s’opérer qu’au détriment de la qualité des textes publiés, non pas tant d’ailleurs, en ce qui concerne la sélection des textes, que pour ce qui est de leur préparation, correction, et enfin, on a tendance à l’oublier, diffusion, accessibilité, référencement.

- La foire aux formats

Plus profondément, la mise en place d’une chaîne de production numérique ne peut se faire de manière naïve, sans se poser la question fondamentale des formats de production et de diffusion. Erudit.org, on l’a dit, dispose d’une expérience incomparable dans ce domaine : dès 1997, les initiateurs du projet firent en effet le choix d’utiliser un langage de description structuré, le SGML, pour assurer la publication des textes dont ils avaient la charge. L’intérêt d’utiliser un tel format, par rapport au HTML qui est le langage encore couramment utilisé sur le Web, est de permettre un qualification de certains éléments du texte à l’intérieur même du fichier qui le contient. HTML, qui est un dérivé appauvri du SGML, ne fait que fournir des instructions de mise en forme du texte. SGML, et son successeur désigné XML peuvent indiquer quelle est la nature de l’information fournie par le texte ; ce qui permet un traitement automatisé de l’information beaucoup plus riche et la mise en place de services aux lecteurs beaucoup plus lourds à concevoir autrement. Il reste que l’utilisation de tels langages est plus complexe à mettre en œuvre et demande beaucoup plus de travail (et donc, coûte plus cher).

SGML, XML, PDF, HTML, la multiplicité des langages et des formats de traitement et de diffusion, à partir d’un document le plus souvent issu de Word, ou pire encore, d’Xpress lorsqu’il provient d’un éditeur traditionnel, permet d’imagine plusieurs chaînes de production possibles, plus ou moins sophistiquées, plus ou moins longues, plus ou moins coûteuses, selon les objectifs et les moyens. C’est tout l’intérêt du chapitre central de ce livre que de les exposer et de les comparer de manière tout à fait pertinente.

- L’impérieuse nécessité du rassemblement

Le grand problème des expériences de publication numérique dans le monde francophone, selon les auteurs, réside dans leur dispersion. Dans son rapport, Marc Minon remarquait que c’était déjà le cas pour la publication traditionnelle. C’est d’ailleurs une des principales raisons qui expliquent la légèreté de la francophonie par rapport au marché anglo-saxon, dominé par quelques mastodontes. Et cette différence fondamentale se retrouve évidemment dans la publication numérique : en face de services centralisés d’accès à des millions d’articles, comme Jstor, Ingenta, HighWire ou Muse, la recherche francophone se trouve bien dépourvue. C’est à la fédération des initiatives qu’appellent donc, avec raison, Beaudry et Boismenu, dans un cadre public, pour atteindre enfin la « masse critique » qui fait tant défaut jusqu’à présent. Appel qui est bien dans l’air du temps : une plate-forme telle que celle mise en œuvre par Revues.org va dans le même sens : elle vise à la fois à partager les ressources techniques nécessaires au fonctionnement d’une chaîne de publication numérique, mais aussi à créer un point d’accès commun au plus grand nombre possible de textes et d’informations.

- Point aveugle

Malgré leurs richesse, les ouvrages évoqués contiennent tous deux un point aveugle : le point de vue de l’utilisateur. Car on y parle finalement beaucoup structures, financements, techniques, et assez peu usages. C’est logique, dira-t-on, ce sont des éditeurs qui parlent. Certes. Mais on aurait aimé en savoir un peu plus sur la manière dont la communauté scientifique utilise les publications numériques (et d’abord s’ils les utilisent massivement). Comment chercheurs, enseignants et étudiants travaillent-ils sur un texte numérique ? Quels sont leurs besoins exacts et précis au delà de la localisation de l’information qui est un peu mieux cernée ? Ont-ils besoin de faire une lecture intensive d’un petit nombre de textes et/ou une lecture extensive sur de grands corpus ? Certains fournisseurs de service proposent un certain nombre de services à leur public : constitution de paniers d’articles, systèmes d’alertes, multiplication des formats de lecture, exceptionnellement systèmes d’annotations numériques ; est-ce que tout cela est utile, utilisé, avec quelle satisfaction ? mystère...Qu’en est-il enfin des possibilités d’interactivité, d’organisation de débats autour des textes ? Est-ce que cela a un sens dans le cadre de la publication scientifique, dans quelles conditions ?

Et plus encore, la basculement progressif mais inéluctable de la publication scientifique vers le numérique va-t-il/doit-il entraîner une modification de l’écriture académique ? Il est très rare par exemple en sciences humaines, qu’un chercheur publie ses matériaux de travail en même temps que les résultats de sa recherche ; dans la mesure où cela devient techniquement possible dans un espace numérique, est-ce que cela apporterait quelque chose de le faire ? est-ce souhaitable ? peut-on imaginer que ces matériaux puissent être réutilisés différemment par un autre chercheur, sans que celui qui les a constitué puisse avoir un droit de regard, les situant pour ainsi dire dans le domaine public ? Peut-on imaginer, toujours dans les mêmes disciplines, la mise en place d’une écriture collective, collaborative des résultats de la recherche ? On pourrait continuer longtemps une série de questions qui n’a pour limite que l’imagination.

Autant de questions auxquelles les auteurs de ces deux ouvrages n’apportent pas de réponses détaillées, alors qu’elles touchent pleinement à leur domaine de compétence.

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