Comprendre la révolution numérique

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Le livre et les trois dimensions du cyberespace

dimanche 17 janvier 2010, par Pierre Mounier

Ce texte sera proposé en conclusion de la seconde édition du Read Write Book. En voici une version préliminaire.

A lire la plupart des contributions qui ont été rassemblées dans le Read Write Book, on peut avoir l’impression que le livre, en passant du support imprimé au numérique, est en train de subir une double révolution.

Sa première révolution est celle du passage du statique au dynamique. Le livre imprimé est en effet un objet inerte, dont la forme est fixée et immuable. C’est sur la maîtrise de l’opération de fixation du texte que repose d’ailleurs tout le système éditorial de l’imprimé, à la fois dans ses dimensions techniques (l’impression), économiques (la distribution et la vente) et juridique (le droit d’auteur). En deçà de cette opération, et au-delà, le texte est au contraire vivant et mouvant. Mouvant, il l’est sous la plume de l’auteur qui le rature, le modifie, le recommence sans cesse. Vivant, il l’est dans l’esprit de ses lecteurs qui interprètent le texte, le pensent, le discutent et produisent à partir de lui de nouveaux textes. Entre ces deux moments de la création et de la lecture, le moment éditorial est celui d’une immobilisation dans une forme matérielle déterminée. Le passage au numérique est très exactement synonyme pour le livre d’une abolition de ce moment fondamental de la fixation qui caractérise l’imprimé. On l’a dit et redit, ce qui caractérise le texte électronique, c’est sa fluidité, son absence de fixité. C’est d’ailleurs la première expérience que l’on fait en éditant et publiant des textes sur Internet : ceux-ci ne sont jamais définitivement établis, et d’abord pour des raisons techniques : un texte publié sur une page web est visualisé de manière très différente selon les systèmes sur lesquels elle est affichée. Autrement dit, l’édition numérique, à la différence de l’édition imprimée, consiste à encapsuler dans des fichiers, où à envoyer via des réseaux, un code informatique destiné à être interprété par des systèmes techniques sur lesquels l’éditeur n’a pas de maîtrise.

Cette situation nouvelle est souvent vécue par les éditeurs de l’imprimé comme une défaite. Eux dont le métier consiste à fixer le texte, à l’enclore dans un objet matériel, à lui donner une place au sein d’une collection ou d’un catalogue porteur de sens, les voici tout simplement empêchés de faire leur métier. D’autres regardent cette absence de fixité comme une opportunité. Pour reprendre l’exemple trivial du texte jamais fixé, sa souplesse permet ainsi aux personnes mal-voyants de grossir les polices de caractère pour améliorer leur confort de lecture. Cette simple opération, absolument banale sur le web est tout simplement impossible avec un livre papier. D’autres possibilités, plus complexes, sont offertes, comme celle qui consiste à offrir des liens pointant vers d’autres œuvres disponibles dans le contexte local du lecteur. C’est le dispositif d’open url dans les publications scientifiques qui permet au lecteur, à l’occasion d’une citation rencontrée dans le texte de l’article qu’il lit, d’obtenir le texte intégral de la référence bibliographique si la bibliothèque à partir de laquelle il travaille en a acquis les droits de consultation. D’autres dispositifs suggèrent d’autres lectures à partir d’une analyse automatique sémantique du texte de référence. D’autres vont encore plus loin et profiter de la plasticité des contenus numériques pour permettre à d’autres que l’auteur de le modifier, de le compléter, de l’enrichir, que ce soit par le biais de commentaires ajoutés, ou même par modification directe des contenus. Ce sont les systèmes de publication en wiki, dont l’encyclopédie Wikipedia est l’exemple le plus accompli.

Mais que devient l’éditeur dans cette évolution ? Disparaît-il totalement ? Est-il remplacé par des algorithmes, des logiciels et des machines ? Certains sont tentés de le croire. On peut à l’inverse penser que la révolution numérique constitue un renforcement de l’éditeur et non son affaiblissement...à condition que celui-ci sache redéfinir son rôle dans le nouvel environnement où il agit. Dans cet environnement, l’éditeur devient méta-éditeur : il ne fixe plus l’œuvre, il ne lui donne pas une place dans un système de classement comme une collection ou un catalogue, mais il programme les outils informatiques qui accompliront ces actions à se place. Encapsuler des contenus dans un code informatique qui va agir sur des logiciels comme des navigateurs web, des lecteurs de fichiers ou même des liseuses pour obtenir à la fois la représentation mais aussi le comportement voulu de ce contenu désormais doté de fonctionnalités précises relève donc bien du travail de l’éditeur numérique. Mais aussi : décrire ces contenus, leur adjoindre un ensemble de données informatives qui vont permettre à des algorithmes de rapprocher automatiquement des œuvres au sein de classements établis en réponse à une requête dans un moteur de recherche ou dans d’autres contextes d’usages relèvent aussi du travail de l’éditeur.

Le livre-réseau

La première révolution du livre numérique, est donc celle de son support : le livre imprimé emprisonne la création intellectuelle dans une forme fixe. Il en fait un objet matériel, inerte, donnant prise à manipulations et transactions sans que sa forme en soit atteinte. Le livre numérique insère au contraire la création intellectuelle dans un environnement opératoire qui ne lui donne pas de forme fixe mais lui assigne des fonctions ou opère sur elle des fonctions transformatrices produisant des résultats variés. Dans ce nouveau contexte, le travail d’édition ne consiste pas à assigner une forme à la création, mais à la faire fonctionner au sein de programmes transformationnels.

La deuxième révolution du livre numérique est celle de sa socialisation. Les démonstrations avancées par Bob Stein et Hubert Guillaud sont très éclairantes. Le livre numérique est d’abord et avant tout un livre en réseau, qui instaure une relation différente avec ses lecteurs que le livre imprimé. Pourquoi ? Une lecture inattentive de ces deux textes pourrait laisser croire qu’ils annoncent une fausse révolution : le livre discuté, commenté, repris ; le livre générateur d’autres livres....en un mot : le livre réseau a toujours existé. Il est sans doute aussi ancien que le livre lui-même. De l’Odyssée d’Homère à l’Ulysse de Joyce, en passant par les poèmes dits « homériques », l’Enéide de Virgile et la Franciade de Ronsard ou les Elégies de Properce, nous avons sous les yeux un exemple canonique de la manière dont la littérature fonctionne : par reprises et gloses incessantes, commentaires et interprétations, adaptations à des contextes culturels variés qui témoignent de son infinie fécondité. Autrement dit le livre, que l’on considère ici comme objet intellectuel est un objet éminemment social, ou intertextuel, si l’on veut reprendre une ancienne terminologie.

Mais alors, qu’apporte donc le numérique ? Ce que Guillaud et Stein montrent bien, c’est que les technologies numériques en réseau démultiplient cette sociabilité intrinsèque du livre en effaçant les solutions de continuité qu’établit l’inscription du texte sur des objets physiques. C’est là encore le support matériel qui est en cause, dont l’effacement – la disparition du livre-objet -, permet de libérer toutes les potentialités intrinsèques du livre-(inter)texte. Les commentaires et critiques de livre ont certes toujours existé ; mais elles sont ici immédiates, partagées, visibles à tous et surtout, émises par tous les lecteurs possibles. Les références, imitations et variations d’un livre à l’autre ont toujours existé ; mais les liens qui relient les livres entre eux sont désormais immédiatement effectifs, multiples, et chacun est libre de les établir selon sa propre logique.

Cette évolution pose une question fondamentale à la bibliothèque, dont la fonction séculaire n’est pas seulement de donner accès au texte, mais aussi d’actualiser l’intertextualité des livres entre eux. Jusqu’au développement des réseaux numériques en effet, la Bibliothèque était la seule institution – avec la Librairie dans une moindre proportion - en mesure de rapprocher les livres, de les rassembler en un lieu unique qui leur permettait de dialoguer entre eux. Ce pouvoir de socialisation du livre – et de la lecture comme l’a bien dit Hervé Le Crosnier dans un texte célèbre -, n’est aujourd’hui plus le monopole de la Bibliothèque. C’est exactement ce que signifie cette métaphore récurrente des débuts de l’Internet comme « bibliothèque numérique ». Métaphore en grande partie fausse et inadaptée, mais qui a le mérite de rendre visible cette question. Plus qu’une bibliothèque, Internet est un réseau social qui ne cesse d’établir des connexions, de relier les personnes entre elles. Comment le fait-il ? En reliant les textes entre eux : par cette technologie très rustique du lien hypertexte qui en est le cœur même. Exactement comme le fait la bibliothèque, mais avec une puissance qui n’a plus rien à voir avec ce que les bibliothèques traditionnelles ont pu faire jusqu’à présent en classant des livres physiques.

La même question est posée aux bibliothèques et aux éditeurs : sont-elles appelées à disparaître ? À être remplacées par La Grande Bibliothèque Internet ? Sans doute pas....à condition qu’elles se repositionnent dans leur nouvel environnement en exploitant au mieux, en travaillant avec les possibilités techniques qu’offrent les réseaux numériques. Sur cette voie, les pirates leur montrent paradoxalement le chemin, comme le montre très bien Joël Faucilhon. Ces pirates qui construisent déjà des collections, qui sauvegardent, référencent, choisissent, décrivent et relient les œuvres sur support numériques, pour, finalement, construire et étendre les réseaux sociaux grâce auxquels elles vivent.

Discours, programme, réseau

Résumons-nous : en se dématérialisant, en s’inscrivant dans un environnement numérique, le livre-texte s’étend dans deux directions : il devient programme d’un côté, réseau social de l’autre. C’est l’application simple à un objet particulier de la double fonction contemporaine de l’ordinateur comme machine à calculer et machine à communiquer. Le livre-texte quant à lui, qui est en réalité l’essence du livre par-delà ses différents supports matériels continue d’exister et même, on l’a vu, se trouve libéré dans sa dimension sociale par la disparition de l’objet physique. Alain Pierrot et Jean Sarzana utilisent le terme de « discours » dans leur tentative de définition du livre numérique pour désigner le livre-texte. Reprenons le mot à notre compte, car il apporte dans le raisonnement des dimensions et des références nouvelles qui dépassent la simple notion de « texte » : le discours recouvre en effet tout un ensemble de modes d’expression qui vont au-delà du texte écrit : images, vidéos et sons contribuent à l’élaboration de discours autant que lui. Et cet élargissement convient bien au passage de l’imprimé au numérique qui permet de réaliser des œuvres entremêlant et s’appuyant sur des modes d’expression diversifiés.

Si l’on veut élargir la perspective et monter en généralité donc, on pourra considérer l’environnement numérique de trois dimension complémentaires et essentielles, qui en constituent la réalité même : la dimension discursive – le discours, la dimension computationnelle - le programme, et la dimension réticulaire – le réseau social. Il est dès lors possible d’examiner non seulement le livre numérique, mais finalement tout objet numérique sous l’angle de chacune de ces trois dimensions. Tout objet numérique possède trois faces : il est un programme, il est un discours, et il est aussi un élément du réseau. Les propriétés de chaque objet font que l’une ou l’autre de ces dimensions est plus ou moins développée. Mais la particularité de l’environnement numérique fait, parce que ce sont des dimensions de cet environnement et non des propriétés des objets eux-mêmes, que chaque objet en est doté, à un niveau aussi réduit soit-il.

Deux exemples

Prenons un cas simple et connu de tous : le logiciel de traitement de texte avec lequel ce texte est en train d’être composé. Ce logiciel est avant tout un programme qui « génère » des documents sous forme de fichiers : toutes les fonctions qu’il offre, fonctions de mise en forme mais aussi de correction automatique, d’insertion de champs calculés relèvent de la dimension computationnelle de l’objet. Il en va de même pour les macros, les mises en forme automatiques et même la structuration type qu’il impose aux documents qu’il produit. Mais ce logiciel est aussi doté d’une dimension discursive : il est à la fois texte et architexte, par l’ensemble des intitulés de menus, par les icônes qu’il utilise pour représenter ses principales fonctions, par la représentation – sous forme de « page », « plan » et « brouillon » qu’il donne du texte lui-même, par le manuel et les discours d’escorte qui l’accompagnent. L’ensemble de ces éléments propose à l’utilisateur un discours, un « monde » ou une représentation du monde qui lui est propre. En l’occurrence, il n’est pas difficile d’y détecter – parce que c’est le contexte d’usage pour lequel il a été conçu – une présence du monde du « bureau » comme métaphore prégnante de ce type de logiciel. Par ailleurs, contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce logiciel n’est pas dépourvu de toute dimension réticulaire : la simple prise en charge de l’enregistrement d’un document dans un fichier qui puisse être transmis, ouvert et édité sur une autre machine que celle sur laquelle il a été créé en constitue pour ainsi dire le niveau zéro. Le caractère compatible et standard du format utilisé, et plus largement toutes les fonctions d’interopérabilité procèdent de cette même dimension : elles permettent une circulation, une mise en réseau des contenus qu’il génère.

Ce point est important, car il permet de voir que la dimension réticulaire des programmes informatiques est bien plus profonde et essentielle que ce qu’on en connaît habituellement, à savoir tout ce qui a trait au Web et à l’Internet. Dans l’histoire de l’informatique, la dimension réticulaire s’est développée sur deux versants, reliés entre eux, mais distincts : d’un côté, la prise en charge de la communication d’information en réseau que nous connaissons bien : la commutation de paquets, Arpanet, le protocole TCP/IP, le DNS puis Internet en sont des jalons bien identifiés. D’un autre côté, le développement de programmes informatiques indépendants des machines physiques qu’ils exploitent joue un rôle tout aussi important : la conception du système Unix puis l’invention du PC par IBM, les interfaces POSIX ou le développement de langages de programmation standards comme le C et enfin le concept de logiciel libre forment les repères d’une autre histoire des réseaux informatiques sans laquelle Internet n’aurait sans doute pas connu le développement que l’on sait, parce qu’ils constituent les éléments de base qui permettent une inter-compréhension entre les machines, exactement de la même manière que le langage et la culture permettent une inter-compréhension entre les hommes. De même que l’étude de la communication humaine – l’étude des réseaux sociaux - ne peut se réduire à l’étude de moyens de communication comme les réseaux routiers, le téléphone et le télégraphe, il en va de même pour la communication informatique – les réseaux numériques – qui exigent une « culture » commune aux différentes machines qui communiquent : normes et langages de programmation, formats d’interopérabilité, mais aussi régimes juridiques appropriés.

Au bout du compte, un logiciel de traitement de texte possède essentiellement des fonctions computationnelles car il est « générateur » de contenus. Mais on a pu voir au cours de l’analyse qu’il peut aussi être soumis à l’analyse dans ses dimensions discursives et réticulaires.

Examinons maintenant une page tirée d’un site Web : sa dimension discursive est constituée par l’ensemble des textes, images et sons qu’elle donne à lire. Ces contenus sont par ailleurs ordonnés sur la page, ils apparaissent d’une certaine manière et sous une certaine forme qui relève encore du discours, mais déjà aussi du programme dans la mesure où cette mise en forme, comme on l’a expliqué n’est en réalité qu’un ensemble d’instructions formalisées transmises aux logiciels de lecture : navigateurs web, mais aussi, téléphones portables, machines à synthèse vocale ou outils d’analyse automatique de contenus tels que ceux qu’utilisent les moteurs de recherche. Ce serait donc une erreur de voir cette page d’un site Web comme une sorte de page de livre imprimée sur l’écran, car elle est en réalité un programme informatique écrit dans un langage (le langage HTML) de structuration et de mise en forme qui va produire un certain nombre d’effets différents selon les machines et les programmes qui vont l’utiliser. D’autres éléments, comme l’inclusion de langages de scripts – javascript par exemple – peuvent augmenter cette (faible) dimension computationnelle de la page Web. Celle-ci peut même appeler et représenter en son sein de véritables petits programmes en Java ou en Flash. Enfin, cette page est parsemée de liens hypertexte qui constituent le véritable pilier de la dimension réticulaire du Web : les liens hypertextes relient à l’infini les pages Web entre elles et, de lien en lien, tissent la Toile intertextuelle que nous connaissons. D’autres éléments présents sur cette page, peuvent en renforcer la dimension réticulaire : des interfaces permettant aux lecteurs de s’identifier via leur réseau social et de créer des signalements automatiquement sur leur page de profil par exemple. Selon sa nature, une page Web peut présenter des éléments plus ou moins avancés dans chacune des trois dimensions : une page type du site Web d’un réseau social comme Facebook par exemple, sera fortement réticulaire : elle fourmille de liens pointant vers les pages profils d’utilisateurs ou vers d’autres contenus proposés au sein du réseau. La page d’accueil de Google est essentiellement computationnelle : un champ de recherche et des boutons d’options permettant de paramétrer sa requête. La page présentant un billet publié sur Blogo Numericus est très discursive : c’est le texte et ses illustrations éventuelles qui sont mis en avant.

Le retour du Cyberespace

Les objets physiques s’inscrivent dans un espace qui les dote de propriétés universelles : ils sont lestés d’une matérialité qui leur donne une masse, un volume, une position. C’est l’universalité de ces propriétés qui les fait fonctionner en système d’objets. C’est cela même qui définit l’espace physique : il rend possible la coexistence et même l’interaction des objets entre eux en leur attribuant des propriétés communes. Il en va exactement de même avec les objets numériques. Dotés de discursivité, de computation et de réticularité, ils coexistent et même interagissent au sein de ce qu’on appelle quelquefois un espace virtuel, ou plus exactement un cyberespace. « 
A consen-sual hallucination experienced daily by billions of legitimate operators, in every nation, by children being taught mathematical concepts... A graphic representation of data abstracted from the banks of every computer in the human system. Unhinkable complexity. Lines of light ranged in the nonspace of the mind, clusters and constellations of data. Like city lights, receding ». On connaît la définition qu’en donne l’auteur de science-fiction William Gibson dans The Neuromancer, en même temps qu’il crée le concept d’ailleurs. La notion de cyberespace a souvent été combattue, par les meilleurs auteurs, comme un artefact, une vue de l’esprit à laquelle on ne pouvait rattacher aucune espèce de réalité. Et en parlant d’ »hallucination », Gibson semble donner prise à cette critique. Ce serait oublier que le caractère collectif de l’hallucination en fait une prophétie auto-réalisée qui n’est pas totalement dénuée d’existence. Les approches du numérique par son hétéronomie, traversé qu’il serait de contraintes matérielles, économiques, politiques héritées du monde physique qui l’a fait naître sont bien rassurantes, mais finalement très contestables. De multiples exemples montrent au contraire que plus les technologies numériques se développent, plus les objets numériques fonctionnent entre eux selon des logiques non réductibles à l’environnement physique et qui leur sont totalement propres. Le Read Write Book qui décortique et isole les propriétés du livre numérique en fait l’éclatante démonstration sur un type d’objet précis. Le livre numérique est aussi différent du livre imprimé que les avatars dans Second Life le sont des corps de chair et de sang qui les ont créés. En revanche, le livre numérique et l’avatar de Second Life sont bien plus proches l’un de l’autre parce qu’ils partagent les propriétés communes de leur environnement : tous deux sont et font parties de systèmes d’informatons communs. C’est la force de l’entreprise Google de l’avoir compris avant voire contre tous les autres, en se positionnant comme l’arpenteur universel du Cyberespace, considérant d’une même regard tous les objets informationnels numériques, quels qu’ils soient, et c’est évidemment la faiblesse de ses adversaires que de rester enfermés dans les cloisons étroites de leur typologie.

Menace sur la culture ?

Pour beaucoup, le basculement du livre dans le Cyberespace est synonyme de disparition. Le livre numérique ne ressemblera plus au livre tel que nous le connaissons, il se dissoudra dans le flux informationnel, soumis à la tyrannie du présent permanent et du « tout tout de suite » , vaporisé en une multitude de chaînes de 140 caractères destinées à la consommation immédiate. Ce risque me semble largement fantasmatique.

L’idée de livre, qui précède le livre, en se réalisant en livre imprimé, s’inscrit dans un espace physique doté de propriétés : il se leste de matérialité, il se déploie dans le temps et l’espace. Lorsqu’il se réalise en livre numérique, il s’inscrit dans un espace virtuel qui lui attribue ses propriétés intrinsèques : discursives, computationnelles et réticulaires. Il fonctionne dans un système d’objets numériques comme le livre imprimé a sa place dans un système d’objets physiques. Mais dans l’un et l’autre cas, il échappe partiellement à son environnement : La Recherche du Temps perdu n’est pas réductible à l’une ou même à l’ensemble des objets imprimés par l’intermédiaire duquel elle peut être lue. La Recherche du Temps perdu est une Idée de livre, qui dépasse largement ses actualisations physiques. Lorsque je désigne cette œuvre, pour en faire l’éloge, la commenter ou la critiquer, ce n’est jamais l’objet que je désigne, mais le texte, qui échappe d’une certaine manière à toute matérialité. Cela ne signifie pas que l’objet imprimé ne compte pour rien dans mon expérience du texte – la lecture - ; il va jouer un rôle déterminant par ses propriétés physiques : son apparence et ses dimensions, son poids, son coût, sa résistance physique. Le système des objets dans lequel il s’inscrit va même influer jusqu’à un certain point la forme de la Recherche dans la mesure où son auteur a nécessairement anticipé les contraintes formelles (de taille, de progression, de structuration, de langue même, jusqu’à un certain point) qu’impose le système éditorial à tout texte qui prétend être publié. Mais il est évidemment impossible d’affirmer qu’elle est le pur et simple résultat de ces contraintes. Elle est essentiellement portée par une idée créatrice qui transcende cet environnement.

Et que pourrait-on dire du livre numérique ? Y a-t-il une raison pour laquelle le texte serait davantage enfermé dans son environnement numérique qu’il ne l’est dans son environnement physique ? Je n’en vois pas. Il est possible voire probable que l’environnement numérique impose des formes particulières aux textes qui y sont publiés. Mais pas plus que dans le cas précédent, le texte n’est ou ne sera réductible à ces formes. Ceci a plusieurs conséquences : tout d’abord, les prophéties apocalyptiques prédisant la mort de la culture avec l’avènement de l’ordinateur sont ineptes : le livre-idée, de l’Iliade à La Recherche en passant par Le Roman de la Rose, Les Regrets et La Comédie Humaine a toujours transcendé ses formes matérielles : volumen, parchemin, journal, revue, livre. Il n’y a aucune raison qu’il ne survive pas à son actualisation numérique et n’arrive pas à la transcender. L’autre face de la même proposition consiste à dire aussi qu’il ne faut pas attendre du numérique qu’il produise nécessairement des textes d’un genre entièrement nouveau. La révolution formelle que certains attendent du simple changement d’environnement n’arrivera pas. Tout simplement car dans l’histoire des formes, les révolutions ne se déduisent jamais systématiquement des conditions matérielles dans lesquelles les textes s’actualisent. Elles sont au contraire toujours le résultat de la créativité des hommes qui les écrivent, et s’en jouent.


Crédit photographique : Bogota City Blues par Coso Blues en CC by 2.0

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