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Internet 2012. Que reste-t-il de notre révolution ?

jeudi 26 janvier 2012, par Pierre Mounier

La fermeture brutale par le FBI il y a quelques jours du site MegaUpload.com et de ses satellites a de quoi sidérer ceux qui ont toujours considéré Internet comme un outil de libération de l’accès à la connaissance et de renouvellement du débat public. On ne peut qu’être effaré de l’état dans lequel les protagonistes de la Guerre du Copyright ont mis ce nouvel espace public qu’est le cyberespace, notre bien commun. Faut-il en effet se réjouir simplement avec le Palais de l’Elysée du déploiement sans précédent de forces policières aboutissant à l’arrestation de citoyens européens, à la saisie de serveurs et d’actifs dans huit pays différents, au blocage de noms de domaine internationaux sur la base non pas d’une condamnation mais d’une simple inculpation issue d’un « grand jury » américain statuant sur la base de sa loi nationale ? Doit-on au contraire défendre MegaUpload et son système pervers de « partage » de fichiers très rémunérateur pour Kim Shmitz alias Kim Dotcom, personnage interlope devenu millionnaire en quelques années ?

Je ne pense pas être le seul à refuser de choisir entre Charybde et Scylla, entre l’universalisation du droit et de la force de police d’un seul Etat au mépris des souverainetés nationales, de la présomption d’innocence et de la neutralité du réseau d’une part, et le parasitisme de petits malins ayant fait des affaires juteuses sur la base de la répression féroce qui s’est abattue sur les pratiques d’échanges culturels au sein des réseaux décentralisés de pair à pair d’autre part.

Lorsqu’Internet fut créé, - par des scientifiques et non par des militaires comme le veut une légende tenace, il devint le vecteur d’une utopie, non pas nouvelle, mais plutôt renouvelée, issue des Lumières, constituée en l’espèce par la liberté d’émettre de l’information, par l’égalité entre les machines connectées au réseau, et par la fraternité entre les internautes. Certains, comme Al Gore en 1994, évoquaient une nouvelle Athènes et avançaient la promesse d’un renouvellement de l’idéal démocratique par la diffusion des savoirs et le débat public universel.

Où en sommes-nous ? Internet est aujourd’hui un champ de ruine déchiré par une guerre civile numérique où s’affrontent les milices privées de l’industrie du divertissement d’un côté et l’armée aux pieds nus des Anonymous de l’autre et dont les simples utilisateurs que nous sommes sont les victimes des balles perdues.

Lorsque la paix civile est anéantie, lorsque c’est la guerre de tous contre tous, il est du ressort de l’Etat d’imposer la concorde en édictant des lois équilibrées, impartiales, faisant justice aux revendications de chacun lorsqu’elles sont légitimes. Force est de constater que les Etats nous ont failli, qui de DMCA en EUCD, de DADVSI en HADOPI, ont toujours légiféré dans le même sens, au service des mêmes intérêts, et continuent à le faire, de SOPA en ACTA, d’HADOPI 2 en HADOPI 3. Comment s’étonner dès lors que la guerre continue, et continuera éternellement sur le mode de la vendetta contre un Etat perçu comme illégitime, comme le symbolise le masque de Guy Fawkes que porte les Anonymous ? Comment s’étonner encore que ces politiques promues par des Etats qui se targuent d’être démocratiques, ouvrent la voie béante à d’autres qui le sont beaucoup moins pour justifier la censure qu’ils imposent à leurs ressortissants sur Internet ? « Il est techniquement possible de filtrer Internet puisque les Chinois le font bien » avancent avec un aplomb proprement stupéfiant les représentants de l’industrie du Copyright. « Il est légitime de filtrer Internet puisque les Occidentaux s’apprêtent à le faire pour protéger leurs intérêts commerciaux » peut-on répliquer en Chine, en Iran, en Arabie Saoudite.

Faut-il que la création d’oeuvres artistiques, scientifiques, culturelles, qui nécessite effort et travail soit protégée, récompensée et soutenue ? Oui, c’est évident, parce que c’est l’héritage que les Lumières nous ont laissé avec le droit d’auteur. Devons-nous permettre un libre accès à ces oeuvres, un libre partage de l’information, une libre circulation de la connaissance ? Oui tout autant, car c’est la nouvelle frontière, la nouvelle promesse d’une ère numérique porteuse d’un renouvellement et d’un approfondissement de l’idéal qui nous vient là encore des Lumières. Comment réconcilier les Lumières avec elles-mêmes et sortir des contradictions qu’induisent les nouvelles technologies de l’information et de la communication ? C’est le défi que nous devons relever aujourd’hui. Des pistes sont suggérées par certains, des expérimentations sont mises en oeuvre par d’autres. Des modèles économiques hybrides émergent ça et là, des experts proposent des modèles de régulation innovants. Encore faut-il les entendre, les écouter, en discuter au sein d’un espace public où chacun doit avoir l’espoir que son point de vue puisse être entendu, et tenter de construire un consensus à partir des positions avancées. C’est bien à l’Etat républicain que revient cette responsabilité ; à l’Etat, juste, impartial et dont les décisions seront perçues comme légitimes. Lequel des candidats à l’élection présidentielle saura répondre à cette attente ?


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Messages

  • la roue a été inventée par un feignant qui n’a pas touché un sous de droits d’auteur.

  • J’apprécie la modération de ton propos Pierre.

    En même temps, le jour où l’accord ACTA est officiellement signé par l’Union Européenne et 22 de ses États membres, il me semble que l’heure est légitimement à la colère.

    http://www.laquadrature.net/fr/acta-sign-par-lue-ensemble-nous-devons-le-vaincre

    • Bonjour Emmanuel. Bon, tu me juge trop modéré, Framasoft pense que je sors de ma modération proverbiale : http://www.framablog.org/index.php/post/2012/01/27/geektionnerd-acta

      En réalité, la question n’est pas pour moi de savoir a quel point il faut être modéré ou en colère, mais plutôt de comprendre pourquoi nous autres simples citoyens avons perdu le contrôle de notre environnement politique et quelle est la meilleure stratégie pour le reprendre. Les attaques de type Anonymous, les mouvements de type Occupy, les BlackoutSopa et pétititions sont des manifestations de révolte nécessaires mais insuffisantes, parce qu’elles expriment une opposition mais n’ouvrent pas la voie à la construction d’une alternative. C’est à ce programme d’action que nous devons nous atteler.

    • En fait, ce qui me gênait c’est que dans la guerre que tu décrivais on glissait un peu rapidement de Megaupload aux Anonymous. Quand je lis ces derniers temps les réactions que suscitent l’hacktivisme, je ne peux m’empêcher de penser aux questions de méthodes qui sont toujours avancées pour discréditer une nouvelle forme de contestation lorsque les autres ont échouées.

      Si nous avons perdu le contrôle de notre environnement politique, je ne crois pas précisément que cela soit le fait de ces légions. C’est plutôt d’avoir déserté. Combien d’entre nous dans l’université se sont préoccupés de cet accord ACTA alors même qu’il avait des implications directes sur l’éducation et le travail scientifique ? Combien ont-ils dénoncés ses conséquences sur l’accès aux soins dans les pays pauvres, sur la menace qu’il fait peser sur les libertés individuelles ?

      Je ne sais pas non plus quelle est la meilleure stratégie pour reprendre pied. Mais je me réjouis du front ouvert par les manifestations comme celles-d’aujourd’hui ou des polémiques que suscitent les cyber attaques. Au moins, la question est enfin posée dans l’espace public, et elle ouvre des potentialités.

      Sur le droit d’auteur et l’héritage des Lumières, je ne suis pas tout à fait certain de la lecture que tu en donnes. Il faut distinguer le droit patrimonial et le droit moral. L’histoire de la propriété intellectuelle pendant la période révolutionnaire est très loin d’être univoque. Récompenser, et encourager les auteurs et les savants n’impliquait pas nécessairement de limiter ou de rémunérer la diffusion. Par ailleurs, pour ce qui concerne les brevets, des restrictions avaient par exemple été envisagées pour les produits de santé.

      Tout à fait d’accord avec toi sur la nécessité de s’atteler à un programme d’action qui puisse constituer une alternative. Mais pas à la diffusion libre des contenus, cela doit être aujourd’hui un étant donné. C’est le reste qui je pense doit se recomposer autour de cette nouvelle donne.

      Commençons peut-être par mettre les choses sur la table. Car très franchement qui peut prétendre honnêtement dans le secteur de l’édition scientifique privée par exemple qu’il ne s’agit pas en fait d’un secteur économique très largement subventionné ?

      - L’institution paye au moins trois abonnements à Cairn pour ce qui me concerne. L’investissement sur la plate-forme Cairn a été de 2M d’euros, combien a-t-il rapporté et à qui ?

      - Intérressons-nous également aux subventions pour l’édition numérique. Le prix du livre unique sur support électronique est-il encore justifié alors que l’édition numérique d’un livre papier coûte autour de 15euros à l’éditeur et est financée (cf. site du SNL sur l’accord de publicité avec la Gallica). Comment se fait-il que l’on subventionne de la sorte grassement ce secteur sans qu’aucune contre-partie n’ait été prévue pour garantir l’offre de lecture publique ni même seulement un dépôt légal numérique ? La menace Amazon ou de Google n’explique pas tout.

      - Surtout dans notre secteur, peut-on réellement prétendre qu’il s’agit de défendre la rémunération des auteurs, alors que ceux-ci ne sont que très mal rémunérés, et pour les revues le travail éditorial très largement bénévole, ne s’agit-il pas plutôt de financer les entrepreneurs du secteur de l’édition ?

      - Que veulent dire les orientations politiques affichées par la Commission européennes et le gouvernement français quant à la politique d’open data lorsque qu’elles visent à faire émerger un secteur lucratif (donc privatisé) ?

      PS : Tu penses quoi d’André Gorz ?

    • Nous sommes d’accord. Relis bien mon article et mon premier commentaire :

      - Je ne critique pas les Anonymous (surtout pas hein ! j’ai jamais dit que mon serveur était blindé moi !) simplement je pense que ce genre de mouvement qui a son utilité n’est pas suffisant pour déboucher sur une alternative. Regarde le mouvement Occupy : il a son utilité c’est certain. Mais il piétine parce qu’il n’est structurellement pas capable de se transformer en force de proposition globale et articulée. Il en va de même avec Anonymous qui n’est d’ailleurs pas un mouvement structuré, mais une bannière sous laquelle des individus coordonnent ponctuellement de actions de protestation.

      - Sur le droit d’auteur : nous sommes absolument d’accord ! Relis bien mon texte : notre impératif est d’allier protection et reconnaissance du travail de création ET libre accès et libre partage. Cette protection NE passe PAS par une restriction de la diffusion, c’est tout à fait clair.

      - En ce qui concerne tes commentaires sur certains acteurs « privés » en réalité fortement subventionnés, ce sera no comment malheureusement de mon côté.

      - Je suis absolument d’accord avec toi sur la cause de la perte de contrôle : elle n’est pas due aux Anonymous bien sûr, mais au simple fait que nous avons laissé le contrôle à une classe politique professionnalisée sous influence des lobbys industriels ; c’est aussi simple que cela ! Et oui, c’est bien NOUS qui en sommes responsables, parce que nous leur avons laissé le champ libre en nous repliant sur la sphère privée (voir mon billet sur Les tyrannies de l’intimité :http://blog.homo-numericus.net/article10622.html ) et la sphère professionnelle.Il n’y a pas eu de coup de force, pas de coup d’Etat, pas de char dans les rues, juste l’application du principe selon lequel la nature a horreur du vide. L’agora se remplit automatiquement lorsque les citoyens la désertent. La conséquence de tout cela est pour moi ma récente décision d’adhérer au Parti Pirate (http://partipirate.org/adhesions/) et mon souhait de me présenter aux élections législatives sous ses couleurs, non pas comme futur homme politique mais comme simple citoyen qui reprend sa place naturelle sur la place publique d’une démocratie. Je cherche de l’aide d’ailleurs si ça t’intéresse.

    • Oui oui, nous sommes d’accord. J’ai un peu lorgné du côté du Parti pirate aussi ces derniers mois. Jusqu’à présent je n’étais pas convaincu de leur capacité en France à passer le cap politique. Du coup, je m’étais avancé sur d’autres pistes. Je vais regarder ce qu’il en est maintenant.
      Volontiers pour y travailler avec toi si tu as besoin d’aide. On se voit pour en discuter ?

  • Merci pour cet article de qualité, qui nous offre une belle mise en perspective.

    Je ne crois pas, cependant, qu’il y ait d’un côté les « milices privées de l’industrie du divertissement » et de l’autre « l’armée aux pieds nus des Anonymous », tandis que les simples utilisateurs seraient réduits à « prendre les balles perdues ». L’offensive des majors ne vise pas les militants du net, mais tout le monde (ou presque) et les enjeux de la diffusion culturelle sur internet nous impliquent tous.
    L’État, un arbitre ? Ce serait souhaitable, en effet. Le problème pour l’instant, c’est plutôt qu’il a choisi son camp, et que ce n’est pas le même que celui des utilisateurs...
    http://romain-dutil.blogspot.com/2012/01/fermeture-de-megaupload-coup-declat.html

  • « de quoi sidérer ceux qui ont toujours considéré Internet comme un outil de libération de l’accès à la connaissance et de renouvellement du débat public »
    Dès le début, tout est dit : sous prétexte qu’Internet fonde beaucoup de ses usages dans les pratiques de « l’Académie » on oublie qu’Internet est aussi un espace marchand légitime, ou encore que des modèles hybrides open/marchands tentent de s’y développer... Donc la révolution est en train de se faire mais de manière complexe.

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