Homo Numericus en bref http://www.homo-numericus.net/ Toutes les news du site Homo Numericus fr Homo Numericus http://www.homo-numericus.net/IMG/ruboff0.gif http://www.homo-numericus.net/ Le gouvernement joue-t-il vraiment le jeu de l'open data ? http://www.homo-numericus.net/spip.php?breve1014 2012-01-10 15:37:02 <p>Le 5 décembre dernier ouvrait le nouveau portail du gouvernement français : <a href="http://data.gouv.fr/" class='spip_out' rel='external'>data.gouv.fr</a>. Ce site a pour objectif de mettre à disposition de l'ensemble des citoyens un grand nombre de « jeux de données » issues des différentes administrations françaises. Il est le résultat du travail de <a href="http://www.etalab.gouv.fr/" class='spip_out' rel='external'>la mission Etalab</a>, <a href="http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000023619063&dateTexte=&oldAction=rechJO&categorieLien=id" class='spip_out' rel='external'>placée en février 2011</a> [<a href='#nb1' class='spip_note' rel='footnote' title='« Décret n° 2011-194 du 21 février 2011 portant création d'une mission « (...)' id='nh1'>1</a>] sous l'autorité du Premier Ministre à la suite du <a href="http://www.modernisation.gouv.fr/piliers/simplifier/evenements/le-groupe-experts-numeriques-pilote-par-franck-riester-a-remis-son-rapport-a-eric-woerth-et-nathalie-kosciusko-morizet/telecharger-le-rapport-riester-pdf/index.html" class='spip_out' rel='external'>rapport Riester</a> [<a href='#nb2' class='spip_note' rel='footnote' title='Franck Riester, Amélioration de la relation numérique à l'usager (Ministère du (...)' id='nh2'>2</a>] publié l'année précédente qui en préconisait la création.</p> <p>Data.gouv.fr a pour ambition de placer la France dans un mouvement international dit d'« open data » (données ouvertes) déjà mis en oeuvre par plusieurs pays comme les <a href="http://www.data.gov/" class='spip_out' rel='external'>Etats-Unis</a> et le <a href="http://data.gov.uk/" class='spip_out' rel='external'>Royaume-Uni</a>. Il propose aujourd'hui 350 000 jeux de données issues pour l'essentiel de l'INSEE (recensement de 2008), mais aussi du Ministère de l'Environnement parmi d'autres, ainsi que de quelques collectivités territoriales. Officiellement, le projet répond à deux objectifs :</p> <p>− un objectif de transparence de la part de l'Etat et de ses administrations.</p> <p><iframe frameborder="0" width="480" height="270" src="http://www.dailymotion.com/embed/video/xmv6pe"></iframe><br /><a href="http://www.dailymotion.com/video/xmv6pe_la-transparence-est-un-choix_news" target="_blank">"La transparence est un choix"</a> <i>par <a href="http://www.dailymotion.com/etalab" target="_blank">etalab</a></i></p> <p>− un objectif de développement économique avec la création de nouveaux services commerciaux basés sur l'exploitation des données publiques.</p> <p><iframe frameborder="0" width="480" height="270" src="http://www.dailymotion.com/embed/video/xmod17"></iframe><br /><a href="http://www.dailymotion.com/video/xmod17_f-fillon-annonce-data-gouv-fr_news" target="_blank">F. Fillon annonce data.gouv.fr</a> <i>par <a href="http://www.dailymotion.com/etalab" target="_blank">etalab</a></i></p> <p>La condition sine qua non à la réalisation de ces objectifs est la libre réutilisation des données sans condition, en particulier de nature financière. L'accès et l'exploitation y compris commerciale des jeux de données est libre et ne donne pas lieu à redevance ou contre-partie financière. Cette ligne de conduite, qui doit bien convenir aux partisans du libre accès à l'information est surprenante ; en tout cas bien éloignée des moeurs administratives françaises qui ont souvent pratiqué le culte du secret pour l'accès aux données et qui, lorsqu'elles y donnent accès, en interdisent par principe, par culture, toute utilisation dans un cadre qu'elles n'auraient pas défini par avance.</p> <p><iframe frameborder="0" width="480" height="270" src="http://www.dailymotion.com/embed/video/xms553"></iframe><br /><a href="http://www.dailymotion.com/video/xms553_nkm-salue-l-ouverture-de-data-gouv-fr_news" target="_blank">NKM salue l'ouverture de data.gouv.fr</a> <i>par <a href="http://www.dailymotion.com/etalab" target="_blank">etalab</a></i></p> <p>Pus profondément, cette politique entre en conflit avec les évolutions jusqu'à ces dernières années de certains établissements publics comme l'IGN ou Météo France, lancés dans une activité croissante de commercialisation de leurs données. Politique commerciale basée sur une restriction d'accès aux données ou libre mise à disposition de celles-ci sans espoir de revenus commerciaux que d'autres, des entreprises privées, se chargeront d'exploiter ? Les deux idéologies coexistent au sein de l'Etat, et le discours de Séverin Naudet, maître d'oeuvre de data.gouv.fr , en rend bien compte.</p> <p><iframe frameborder="0" width="480" height="270" src="http://www.dailymotion.com/embed/video/xm960y"></iframe><br /><a href="http://www.dailymotion.com/video/xm960y_s-naudet-transparence-open-data_news" target="_blank">S.Naudet @ Transparence & Open Data</a> <i>par <a href="http://www.dailymotion.com/etalab" target="_blank">etalab</a></i></p> <p>La mise à disposition des données publiques par Etalab, l'agence gouvernementale chargée de mettre en oeuvre data.gouv.fr, ne se fait pas dans un grand vide sociétal. Des groupes de pression existent depuis maintenant quelque temps, qui cherchent à encourager l'action du gouvernement en la matière. Le journal en ligne <a href="http://owni.fr/" class='spip_out' rel='external'>Owni</a> en est le meilleur représentant pour ce qui concerne la presse. Théoricien du « journalisme de données », un des anciens membres de l'équipe, <a href="http://owni.fr/2011/04/17/le-datajournalisme-vecteur-de-sens-et-de-profits/" class='spip_out' rel='external'>Nicolas Kayser-Bril, en fut le fer de lance</a> [<a href='#nb3' class='spip_note' rel='footnote' title='Nicolas Kayser-Bril, « Le datajournalisme : vecteur de sens et de profits », (...)' id='nh3'>3</a>] jusqu'à son départ en juillet dernier. Né dans la foulée de l'appel à projet innovant lancé en 2009 par le secrétariat d'Etat à l'économie numérique, <a href="http://www.data-publica.com/" class='spip_out' rel='external'>l'entreprise Data Publica</a>, présente un modèle d'affaire qui consiste à traiter les jeux de données pour en fournir des représentations directement exploitables auprès de ses clients. Côté associatif, c'est plutôt <a href="http://www.regardscitoyens.org/" class='spip_out' rel='external'>Regards Citoyens</a> qui tient le devant de la scène.</p> <p>L'association a d'ailleurs pris la peine de décortiquer les 350 000 jeux de données annoncées par data.gouv.fr, ce qui lui a permis d'exprimer <a href="http://www.regardscitoyens.org/opendata-la-moyenne-pour-un-data-gouv-fr-sous-formats-proprietaires/" class='spip_out' rel='external'>quelques critiques</a> [<a href='#nb4' class='spip_note' rel='footnote' title='« OpenData  : La moyenne pour un data.gouv.fr sous formats propriétaires », (...)' id='nh4'>4</a>] sur le nombre réel de données mises à disposition et le format sous lequel elles le sont. Concernant leur nombre tout d'abord, l'association fait remarquer à juste titre que la plus grande part des données présentées proviennent du recensement de 2008 effectué par l'INSEE, dont les résultats se déclinent en autant « jeux de données » qu'il y a de communes en France, c'est-à-dire 36000.</p> <p>Sur le format, l'association relève que la plupart de ces données sont livrées sous forme de fichiers Excel, format fermé et propriétaire propre au logiciel éponyme de Microsoft. Etalab répond non sans raison qu'Excel est le format-roi des administrations françaises. Le problème ne viendrait donc pas de data.gouv.fr mais plutôt des administrations elles-mêmes dont le respect du Référentiel Général d'Interopérabilité est pour le moins inégal.</p> <p>Et encore, fait-on remarquer dans <a href="http://owni.fr/2011/12/10/la-france-entrouverte-transparence-open-gov-open-data-etalab/." class='spip_out' rel='external'>un autre article</a> [<a href='#nb5' class='spip_note' rel='footnote' title='Nicolas Patte, « La France entr'ouverte », OWNI, Digital Journalism, décembre (...)' id='nh5'>5</a>] : les fichiers Excel au moins présentent des données structurées, exportables et donc exploitables. Il n'en va pas de même avec les fichiers .doc ou, pire, .pdf que l'on trouve aussi dans le portail gouvernemental.</p> <p>Globalement cependant, la plupart des commentateurs accordent des bons points au gouvernement pour la qualité du travail accompli. Certes, data.gouv.fr n'est au fond qu'un annuaire bien fait de jeux de données publiques qui étaient déjà accessibles, mais son utilité est évidente. La mise à disposition sous licence ouverte en particulier, est bienvenue. On ne peut qu'espérer que la petite équipe dynamique de l'agence Etalab parviendra à entraîner un nombre croissant d'administrations françaises à entrer dans le mouvement.</p> <p>Toute initiative, aussi positive soit-elle, doit pourtant être remise dans le contexte d'une politique plus générale. Le mouvement open data porte avec lui un risque important : que se spécialisant sur la mise à disposition de certains types de données, quantitatives notamment, et s'intéressant exclusivement à certaines modalités techniques de mise à disposition, par l'intermédiaire de portails et/ou d'api, il en vienne à oublier de s'interroger sur d'autres aspects bien plus importants lorsqu'il s'agit d'évaluer la transparence de l'Etat et de ses administrations : la manière dont les données sont produites et, bien sûr, les données qui ne sont pas accessibles.</p> <p>Or, la production de statistiques publiques n'a sans doute jamais subi autant de pressions et de manipulations que sous le pouvoir actuel. Que ce soit les menaces à peine voilées sur <a href="http://blogs.mediapart.fr/edition/en-defense-de-la-statistique-publique/article/300109/la-delocalisation-de-la-statistiqu" class='spip_out' rel='external'>l'INSEE que l'on a voulu délocaliser</a> [<a href='#nb6' class='spip_note' rel='footnote' title='« La délocalisation de la statistique publique à Metz, un enjeu pour la (...)' id='nh6'>6</a>], <a href="http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/12/14/des-statistiques-d-etat-a-geometrie-variable_1618346_3232.html" class='spip_out' rel='external'>l'affaiblissement concerté de l'appareil statistique du Ministère de l'Education nationale</a> [<a href='#nb7' class='spip_note' rel='footnote' title='« Des statistiques d'Etat à géométrie variable », Le Monde , décembre 14, 2011, (...)' id='nh7'>7</a>], les manipulations sur les modes et objets de mesure, sans cesse perturbés afin d'empêcher les comparaisons ou les embargos voire interdictions de publication de certains chiffres, les atteintes au bon fonctionnement de l'appareil statistique public ont été nombreuses ces dernières années. L'ouvrage collectif, <i><a href="http://lectures.revues.org/862" class='spip_out' rel='external'>Le grand Trucage. Comment le gouvernement manipule les statistiques</a></i><i> [<a href='#nb8' class='spip_note' rel='footnote' title='Guillaume Rollet, « Lorraine Data, Le grand truquage. Comment le (...)' id='nh8'>8</a>]</i>, publié en 2009 aux Editions La Découverte en est un bon témoignage. Un exemple, peut-être anecdotique, mais frappant : le décompte du nombre de voitures incendiées dans la nuit de la Saint-Sylvestre ne fait plus l'objet d'un décompte officiel, <a href="http://www.google.com/hostednews/afp/article/ALeqM5js4Ucq9k9TZwxj7szfMA6OSgEDnA" class='spip_out' rel='external'>au prétexte de ne pas encourager une compétition entre les cités</a> [<a href='#nb9' class='spip_note' rel='footnote' title='Annie Thomas, « Saint-Sylvestre : pas de chiffres de voitures brûlées mais un (...)' id='nh9'>9</a>].</p> <p>Peut-être. Mais que dire alors de <a href="http://www.liberation.fr/societe/01012372241-etudier-la-police-est-devenu-quasi-impossible" class='spip_out' rel='external'>l'impossibilité à laquelle sont confrontés les sociologues cherchant à travailler sur l'institution policière de pouvoir enquêter au sein des unités de police</a> [<a href='#nb10' class='spip_note' rel='footnote' title='Alice Géraud, « « Etudier la police est devenu quasi impossible » », (...)' id='nh10'>10</a>] ? Les longues enquêtes de terrain ne sont sans doute pas présentables sous forme de tableaux Excel additionnant les « faits constatés » (dont on sait combien ils sont difficiles à interpréter) ; elles n'en constituent pas moins des méthodes de collecte de « données » irremplaçables et indispensables à la compréhension fine d'une des institutions publiques qui posent le plus de problème aujourd'hui.</p> <p>Le mouvement open data court le risque de représenter l'aboutissement extrême du <a href="http://www.liberation.fr/economie/0101570051-triche-la-statistique-c-est-tres-pratique" class='spip_out' rel='external'>« fétichisme du chiffre »</a> [<a href='#nb11' class='spip_note' rel='footnote' title='Vittorio De Filippis, « Triche  : la statistique, c'est très pratique », (...)' id='nh11'>11</a>] qui structure désormais le débat public. Devenue un élément potentiel de communication politique, la « donnée » doit être l'objet d'une critique plus acérée que celle qui porte sur les formats de fichier : dans quelle condition est-elle fabriquée ? pourquoi est-elle structurée de cette manière ? que mesure-t-elle et que ne mesure-t-elle pas ? comment évolue-t-elle dans le temps ? quelle est la fiabilité, l'indépendance de celui qui la produit ? C'est sur ces pistes que doivent se lancer les collectifs citoyens et les médias spécialisés sur ces questions.</p> <p>L'opacité la plus efficace est celle qui se donne l'apparence de la transparence.</p> 2012-01-10T23:37:02Z text/html fr On a piraté le droit de propriété intellectuelle http://www.homo-numericus.net/spip.php?breve1013 2011-09-26 22:49:20 <p>On a piraté le droit de propriété intellectuelle. C'est en gros ce qu'affirment 180 professeurs de droits et juristes du monde entier qui se sont rassemblés le mois dernier à la Faculté de Droit de l'Université de Washington et ont conclu leurs travaux par une <a href="http://infojustice.org/washington-declaration" class='spip_out' rel='external'>déclaration commune</a> [<a href='#nb12' class='spip_note' rel='footnote' title='‘The Washington Declaration on Intellectual Property and the Public (...)' id='nh12'>12</a>].</p> <p>Que dit cette déclaration ? Tout simplement que les extrémistes du copyright ont étendu au cours des 25 dernières années l'application du droit de propriété intellectuelle à un point qui menace les fondements même de nos sociétés : la liberté d'expression, le droit d'information, la culture, l'éducation et même la santé publique. Autrement dit, c'est le bien public qui est pris en otage par des intérêts privés au nom d'un droit devenu absolu et opposable à tout.</p> <p>Le droit de propriété intellectuelle a toujours été une question d'équilibre, affirment les universitaires, entre les revendications légitimes des créateurs et les besoins de la société. Alors que cet équilibre a été rompu par un quart de siècle de mesures législatives maximalistes, ils en appellent à un certain nombre de corrections :</p> <p>Il faut d'abord remettre le droit de propriété intellectuelle à sa place, avancent-ils : protéger les savoirs et la créativité culturelle contre des tentatives d'appropriation privatives s'appuyant sur ce droit. De la même manière, il faut veiller qu'il ne soit pas utilisé pour restreindre le droit d'expression ou porter atteinte à d'autres droits civiques, comme l'a récemment fait par exemple <a href="http://www.numerama.com/magazine/19428-un-minutieux-montage-des-jt-de-pernaut-censure-au-nom-du-droit-d-auteur.html" class='spip_out' rel='external'>TF1 en contraignant Youtube à retirer une vidéo satirique réalisée par le journaliste Bastien Hugues</a> [<a href='#nb13' class='spip_note' rel='footnote' title='Guillaume Champeau, ‘Un Minutieux Montage Des JT De Pernaut Censuré Au Nom Du (...)' id='nh13'>13</a>].</p> <p>Il faut ensuite revaloriser le domaine public en imposant un moratoire sur toute nouvelle extension du droit de propriété intellectuelle. La puissance publique doit encourager la production de ressources libres, et contraindre ses propres agences à libérer celles qu'elles produisent sur des financements publics. C'est une voie sur laquelle le gouvernement américain s'est engagé depuis quelques années, mais qui est loin d'être suivie partout, en particulier en France où la plupart des publications issues de la recherche publique ne sont pas disponibles en libre accès.</p> <p>Il faut renforcer les limitations au droit de propriété intellectuelle, en particulier le<i> fair use</i> qui autorise des exceptions à son application pour la recherche, l'éducation, l'archivage. Ces exceptions sont constamment attaquées depuis plusieurs décennies et réduites, limitées, conditionnées jusqu'à en devenir impraticables. Il est vital de permettre aux institutions d'intérêt public que sont les écoles, les universités, les organismes de recherche, les musées, les bibliothèques de bénéficier des exceptions au droit d'auteur dans des conditions normales. La France, qui ne connaît pas de<i> fair use</i>, a prévu des “exceptions à des fins d'enseignement et de recherche”, ainsi que pour les bibliothèques dans la loi DADVSI de 2006. Soumises à des accords sectoriels avec les ayant-droits, ces exceptions représentent aujourd'hui <a href="http://www.cndp.fr/savoirscdi/societe-de-linformation/cadre-reglementaire/questions-juridiques/lexception-pedagogique-les-nouveaux-accords-boen-n17-du-17-fevrier-2011-bilan.html" class='spip_out' rel='external'>le dispositif le plus tarabiscoté que l'on puisse connaître</a> [<a href='#nb14' class='spip_note' rel='footnote' title='Géraldine Baudart-Alberti, ‘L'exception Pédagogique  : Les Nouveaux Accords (...)' id='nh14'>14</a>] ; tous le disent : il est inutilisable pour les enseignants et les chercheurs.</p> <p>“Dans un contexte de changements technologiques importants, le système de brevets a un sérieux problème”. On ne saurait mieux dire ! La prolifération des brevets et la baisse constante de leur qualité ont eu pour résultat que ce dispositif de protection de la propriété intellectuelle est devenu un obstacle plutôt qu'un encouragement à l'innovation industrielle. Pour en avoir un exemple éclatant, <a href="http://scinfolex.wordpress.com/2011/09/23/smiley-sous-les-sourires-la-marque/" class='spip_out' rel='external'>le billet publié</a> [<a href='#nb15' class='spip_note' rel='footnote' title='Callimaq, ‘SmileyTM  : Un Sourire Qui Marque…', :: S.I.Lex  ::, 2011 (...)' id='nh15'>15</a>] par Lionel Maurel sur son blog S.I. Lex à propos du smiley vaut le détour. Il montre bien comment les services juridiques des entreprises utilisent le dépôt de brevet tous azimuts pour neutraliser de manière déloyale leurs concurrents ou tout simplement gagner de l'argent facilement !</p> <p>S'il faut limiter les revendications exorbitantes des détenteurs de droits, il faut aussi encourager la créativité culturelle pensent les signataires de la Déclaration de Washington. Il faut en effet remettre à plat le fonctionnement des sociétés de gestion de droits, devenues opaques et contre-productives. Il faut surtout redonner du pouvoir aux auteurs par rapport aux éditeurs, d'abord en limitant le périmètre des contrats qu'ils signent avec les éditeurs, en leur permettant de renégocier ces contrats, mais aussi en leur donnant la possibilité de définir eux-mêmes les licences qu'ils accordent au public sur leurs oeuvres.</p> <p>Il faut mettre fin aux punitions disproportionnées qu'entraînent les infractions au droit de propriété intellectuelle, limiter l'implication des fournisseurs d'accès dans la recherche et la poursuite de ces infractions ainsi que s'assurer que les procédures de jugement soient transparentes et équitables. Ceux qui n'en sont pas convaincus peuvent lire l'article très intéressant que le magazine en ligne <i>Numerama </i>a publié récemment sur <a href="http://www.numerama.com/magazine/19648-tous-ces-delits-juges-moins-graves-que-le-partage-de-la-culture.html" class='spip_out' rel='external'>“ces délits jugés moins graves que le partage de la culture”</a> [<a href='#nb16' class='spip_note' rel='footnote' title='Guillaume Champeau, ‘Tous Ces Délits Jugés Moins Graves Que Le Partage De La (...)' id='nh16'>16</a>].</p> <p>La situation actuelle est le résultat d'une multitude de lois et de mesures négociées et appliquées de manière opaque, sans réel contrôle démocratique. Sans le citer explicitement, les congressistes ont dans leur collimateur le futur traité ACTA qui a été négocié par les gouvernements de différents Etats dans des conditions de secret particulièrement scandaleuses, y compris à l'égard des parlements nationaux où réside la souveraineté populaire. Le résultat de ces “négociations” où tout le savoir-faire en matière de lobbying de l'industrie du copyright a pu se déployer, sont conformes aux attentes : <a href="http://www.laquadrature.net/fr/acta-mise-a-jour-de-lanalyse-de-la-version-finale" class='spip_out' rel='external'>jamais les dispositions de renforcement du droit de propriété intellectuelle n'auront été aussi extrêmes</a> [<a href='#nb17' class='spip_note' rel='footnote' title='‘ACTA : Mise-à-jour De L'analyse De La Version Finale', La Quadrature Du Net, (...)' id='nh17'>17</a>], créant des implications criminelles vagues et très étendues, forçant les intermédiaires techniques à surveiller et punir leurs propres clients, et court-circuitant tout à la fois les autorités judiciaires et législatives des différents pays signataires. C'est l'exact opposé des recommandations proposées par la Déclaration de Washington.</p> 2011-09-27T05:49:20Z text/html fr Qu'apportent les digital humanities ? Quelques exemples (2/2) http://www.homo-numericus.net/spip.php?breve1012 2011-09-05 15:52:01 <p>Qu'apportent les <i>Digital Humanities</i> ? Les quelques exemples qui ont été mis en avant <a href="http://homo-numericus.net/spip.php?breve1011" class='spip_out'>la semaine dernière</a> [<a href='#nb18' class='spip_note' rel='footnote' title='Mounier, Pierre, ‘Qu'apportent Les Digital Humanities  ? Quelques Exemples (...)' id='nh18'>18</a>] ont montré que cet apport n'était pas négligeable ; et que d'ailleurs, derrière cette question, c'était celle de l'utilité des sciences humaines et sociales tout court qui était posée. Enfermées dans un mouvement de spécialisation toujours plus important, prisonnières de formes de communication inaccessibles au grand public, ces disciplines ont eu peine à faire la démonstration de leur intérêt pour le reste de la société ces derniers temps. La crise de la « Princesse de Clèves » en a été en quelque sorte le témoin ultime. On a vu qu'au-delà de la mise en œuvre de l'utilisation de technologies numériques pour la collecte et l'exploitation des données, l'adoption de nouveaux modes de communication de la recherche et d'interaction avec la demande sociale fait partie intégrante de ce qui constituent aujourd'hui les<i> digital humanities</i>. Et c'est ce qui leur permet de rendre plus accessible des recherches qui seraient autrement inconnues du public.</p> <p>De ce point de vue, elles ne peuvent être considérées comme une sorte de luxe optionnel pour les sciences humaines et sociales, car ces disciplines sont contraintes d'entrer dans le même mouvement que celui qui affecte l'ensemble de la société. C'est sous doute le grand enseignement que l'on peut retirer des outils que développe le<a href="http://chnm.gmu.edu/" class='spip_out' rel='external'>Center for History and New Media à Washington</a>. Que ce soit avec Zotero, Omeka ou <a href="http://pressforward.org/" class='spip_out' rel='external'>Pressforward</a> dont on attend le développement avec impatience, ce centre de recherche, d'enseignement et de formation aux <i>Digital Humanities</i> manifeste une volonté constante d'établir des passerelles entre la recherche érudite d'un côté, et l'univers du web grand public de l'autre. On peut y voir un objectif de rétablir une circulation à double sens entre la recherche et la société ; d'un côté cette dernière doit pouvoir accéder aux savoirs sur les lieux et selon les formes auxquelles elle est habituée, et de l'autre les pratiques savantes doivent bénéficier de la plasticité, de la simplicité d'usage qui caractérise les outils grand public.</p> <p>S'il est difficile de contester le caractère positif de ces nouvelles passerelles que les disciplines des sciences humaines et sociales établissent avec leur environnement social, on peut toutefois se demander s'il n'y a pas un risque qu'elles soient aussi absorbées en quelque sorte par cet environnement et sa logique propre. Reprenons les exemples évoqués la semaine dernière. On a déjà eu <a href="http://homo-numericus.net/spip.php?breve1008" class='spip_out'>l'occasion de le dire</a> [<a href='#nb19' class='spip_note' rel='footnote' title='Mounier, Pierre, ‘Du Discours Aux Données....et Retour  ?', Homo Numericus, (...)' id='nh19'>19</a>], hormis les faiblesses méthodologiques évidentes que présentent les travaux construits sur l'exploitation de Google Ngram Viewer, ce qui frappe, c'est à la fois le caractère rudimentaire des analyses avancées et l'effacement à peu près complet du cadre théorique dans lesquelles elles sont constituées. <a href="http://miettes.hypotheses.org/100" class='spip_out' rel='external'>Comme l'écrit très bien récemment Martin Lafréchoux</a>, « quand on a sous la main la puissance de Google et la quantité invraisemblable de données qu'il possède, il est un peu dommage de se contenter d'un décompte de n-grammes » [<a href='#nb20' class='spip_note' rel='footnote' title='Lafréchoux, Martin, ‘Lectures D'été  : New York Times, Musil Et Léonard | Le (...)' id='nh20'>20</a>]. On a le droit d'être un peu sceptique lorsqu'on voit cet outil présenté comme étant quasiment auto-suffisant et utilisé par des chercheurs comme on interroge le sphinx avec l'espoir de pouvoir en déduire les « lois de la culture ». Autrement dit, l'outil fonctionne comme un point de fascination qui semble amoindrir toute construction intellectuelle préalable à son utilisation : Il « suffit » d'interroger Google pour connaître les lois de la culture.</p> <p>Le second exemple à avoir été évoqué, l'article écrit par Antonio Casilli et Paola Tubaro a lui aussi, d'une autre manière, un statut subtilement ambigu. Cet article, rédigé très rapidement après les émeutes et les déclarations du premier ministre britannique qu'il souhaite démentir, apporte effectivement une information supplémentaire et surtout dissonante dans le débat qui commence à se constituer sur le rôle des réseaux sociaux dans les émeutes. Pour autant, cette information est produite dans le même cadre épistémologique que celui de la plupart des autres intervenants de ce débat. Le modèle théorique sur lequel repose le travail de Casilli et Tubaro, le système multi-agents n'est en fait pas si éloigné que celui dans lequel baigne Cameron : celui de l'agent rationnel, centré sur l'individu et faisant abstraction des dimensions sociales, culturelles ou de classe qui peuvent aussi agir sur les comportements individuels et collectifs. C'est d'ailleurs ce qui le rend particulièrement audible et efficace en lui permettant d'échapper à la disqualification a priori que les hommes politiques ont alors adressé aux sciences sociales. Les deux auteurs démentent Cameron en se positionnant sur son propre terrain conceptuel en quelque sorte. Mais leur travail en perd du coup de manière un peu paradoxale toute force critique : il ne propose tout simplement pas un cadre alternatif de compréhension de la réalité sociale mais corrige une affirmation singulière dans un cadre de pensée partagé avec les acteurs politiques dominants. De ce point de vue, le contraste est saisissant avec l'ouvrage publié quelques mois auparavant par le même auteur, qui, dans <i> Les Liaisons numériques</i> [<a href='#nb21' class='spip_note' rel='footnote' title='Casilli, Antonio A., Les Liaisons Numériques  : Vers Une Nouvelle (...)' id='nh21'>21</a>] s'attache avec succès à décrire à comprendre en profondeur, en recourant à des méthodes d'enquête croisées, la manière dont s'établissent de nouvelles formes de sociabilité au sein des réseaux numériques.</p> <p>C'est sans doute un peu la limite de la sociologie « just in time » qui apparaît ici. Ne pouvant prendre le temps d'effectuer une enquête approfondie ni d'exposer les fondements théoriques de sa démarche, elle doit se reposer sur des outils informatiques simulant la réalité au sein d'un cadre conceptuel partagé par tous les acteurs. Mais dans le même temps, elle renonce à proposer une perspective d'une autre nature, autrement plus radicale : celle de proposer une lecture inédite ou alternative de la réalité sociale construite sur une proposition théorique originale et forte. Les « cathédrales théoriques » que produisaient les sciences sociales des décennies précédentes dont la sociologie de la domination de Pierre Bourdieu représente un exemple remarquable ne semblent plus de mise.</p> <p>Sans doute peut-on voir dans cette évolution une des conséquences du changement récent des conditions dans lesquelles s'effectue la recherche, avec la montée en puissance des financements de court terme, sur appel d'offre, voire en liaison de manière plus ou moins explicite avec la commande industrielle. Mais peut-être faut-il aussi y voir la conséquence d'une évolution significative des conditions de communication des résultats de recherche qui doivent être plus rapidement accessibles et selon des formes plus courtes. Dans bien des cas, le passage de l'imprimé au numérique s'est traduit pour l'édition de sciences humaines et sociales par la montée en puissance de la forme article ou contribution à des ouvrages collectifs contre la prééminence de la monographie, puis par l'apparition de formes « très courtes » comme le billet de blog dont certains affirment qu'il est appelé à remplacer à son tour l'article devenu obsolète.</p> <p>On le voit bien, l'arsenal théorique dont Bourdieu s'équipe pour explorer le monde social est difficilement présentable sous forme de billets de blog. Comme on le sait, la forme et le fond sont indissociables. C'est ici le livre dans sa forme la plus traditionnelle qui est le plus adapté à l'exposition d'une théorie sociologique qui n'appartient qu'à son auteur et dont la sophistication a besoin de temps et de place pour s'exposer. Lorsqu'il entreprend sa critique en profondeur de <i> La Distinction</i>, ce n'est ni un site web que propose Bernard Lahire, ni une base de données en ligne ou un graphe social, encore moins un carnet de recherche ou une bibliographie collaborative, mais un ouvrage de presque 800 pages,<i> La Culture des individus</i> [<a href='#nb22' class='spip_note' rel='footnote' title='Lahire, Bernard, La Culture Des Individus  : Dissonances Culturelles Et (...)' id='nh22'>22</a>], dont la réalisation et la composition ne doivent pas grand-chose à la mobilisation des technologies numériques.</p> <p>Si les promesses des <i>digital humanities</i> provoquent un enthousiasme justifié, les sciences humaines et sociales au prisme du numérique semblent, elles, écartelées entre plusieurs pôles qui peuvent se révéler comme autant d'écueils : d'un côté la fascination pour l'outil qui peut conduire, dans le cas très fréquent des corpus instrumentés à des jeux non contrôlés dont la rigueur et la pertinence n'est pas toujours évidente ; de l'autre, l'adoption de formes d'interventions plus réactives et plus fluides, mais aussi plus fragmentées dont le pouvoir critique risque d'être très affaibli par le cadre médiatique dans lequel il s'insère. Enfin, des constructions théoriques fortes, mais dont le mode d'expression risque de se marginaliser fortement et de perdre de son efficacité parce que très éloigné des lieux et des formes d'échanges très contemporains.</p> <p>Lorsqu'on regarde la manière dont les grandes théories scientifiques se sont établies dans leur champ, on voit comment c'est le plus souvent à la fois en publiant des ouvrages témoins particulièrement marquants, en produisant dans le même temps une instrumentation nouvelle plus efficace pour la conduite de la recherche et en faisant la démonstration de leur intérêt pour leurs contemporains. Il ne semble pas que les <i>Digital Humanities</i> doivent échapper à cette triple exigence.</p> 2011-09-05T22:52:01Z text/html fr Qu'apportent les digital humanities ? Quelques exemples (1/2) http://www.homo-numericus.net/spip.php?breve1011 2011-08-28 14:47:37 <p>Lorsqu'Hubert Guillaud, rédacteur en chef d'<i>Internet Actu</i> pose la question de l'utilité des humanités numériques dans un billet du blog qu'il anime sur l'édition numérique, <i>La Feuille</i>, il fait mouche. Après avoir montré à quel point ce secteur était en plein développement, il remarque cependant qu'il est parfois peu aisé d'en appréhender les retombées positives : « <a href="http://lafeuille.blog.lemonde.fr/2010/07/22/quapportent-les-digital-humanities/" class='spip_out' rel='external'>En tant que non-spécialiste, on a du mal à voir, à saisir l'apport de cette nouvelle forme de science, au-delà de ce qu'elle apporte pour le chercheur. On constate bien dans le Manifeste des Digital Humanities, qu'il y a d'abord cette volonté de faire communauté autour de l'intégration de la culture numérique dans les pratiques de recherche d'aujourd'hui. (...) On est beaucoup dans la structuration d'une discipline, alors qu'on souhaiterait surtout comprendre ce que ces outils apportent concrètement</a> » [<a href='#nb23' class='spip_note' rel='footnote' title='Hubert Guillaud, « Qu'apportent Les Digital Humanities  ? », La Feuille, 2010 (...)' id='nh23'>23</a>].</p> <p>Écrit il y a un peu plus d'un an, ce billet commence à se voir apporter quelques éléments de réponse, preuve s'il en fallait, que du temps est nécessaire à toute évolution scientifique pour porter ses fruits et les rendre visible en dehors des milieux de la recherche professionnelle qui la porte. On reconnaîtra dans les récents investissements de Google sur ce secteur un des signes les plus évidents que quelque chose d'important est en cours. L'appel à proposition que cette société a publié l'année dernière l'a conduit à <a href="http://googleblog.blogspot.com/2010/07/our-commitment-to-digital-humanities.html" class='spip_out' rel='external'>financer douze projet de recherche en digital humanities</a> [<a href='#nb24' class='spip_note' rel='footnote' title='Jon Orwant, « Our Commitment to the Digital Humanities », Official Google (...)' id='nh24'>24</a>]. L'outil <a href="http://ngrams.googlelabs.com/" class='spip_out' rel='external'>Books Ngram viewer</a> a fait plus de bruit : il permet à tout un chacun de mesurer et de comparer le nombre d'occurrences de termes quelconques dans l'énorme corpus d'ouvrages numérisés par le programme Google books. Cet outil doit permettre de visualiser l'évolution dans le temps de la « popularité » d'une notion à partir de la fréquence avec laquelle il est évoqué dans les publications du monde entier. Un article publié par une équipe de chercheurs dans le magazine <i>Science</i> [<a href='#nb25' class='spip_note' rel='footnote' title='Jean-Baptiste Michel et al., « Quantitative Analysis of Culture Using (...)' id='nh25'>25</a>] a tenté de donner une illustration de ce que les recherches en sciences humaines pouvaient tirer de l'utilisation de cet outils : il s'agit de rendre visible les « <a href="http://www.culturomics.org/" class='spip_out' rel='external'>culturomics</a> », les lois de la culture, rien de moins.</p> <h3 class="spip">Emeutes et réseaux sociaux</h3> <p>Deux exemples plus récents viennent apporter un éclairage un peu différent et peut-être un peu plus novateur, sur ce que peuvent apporter les digital humanities en dehors des milieux professionnels de la recherche. Le premier d'entre eux est lié aux émeutes qui se sont déroulées à Londres entre le 6 et le 9 août de cette année. Ces événements aussi violents que soudains ont provoqué un électrochoc dans la classe politique britannique. La réaction venant de celle-ci, et en particulier du Premier Ministre ne s'est pas faite attendre : violente elle aussi, et essentiellement répressive, elle s'est placée uniquement sur la plan de la responsabilité - pénale- individuelle, écartant tout élément d'analyse qui puisse être social ou même collectif. En l'absence de facteur explicatif de nature sociale, une fois épuisé le renvoi pur et simple à l'absence de moralité des individus, c'est souvent la technologie qui est mise en cause. La presse britannique et les responsables politiques ont en effet <a href="http://www.telegraph.co.uk/news/uknews/crime/8687432/How-technology-fuelled-Britains-first-21st-century-riot.html" class='spip_out' rel='external'>rapidement accusé les systèmes de messagerie instantanée et les réseaux sociaux</a> parce qu'ils auraient permis aux 'émeutiers' de se coordonner et d'échapper à l'action de la police [<a href='#nb26' class='spip_note' rel='footnote' title='Matthew Holehouse, « How Technology Fuelled Britain s First 21st Century (...)' id='nh26'>26</a>]. <a href="http://www.01net.com/editorial/537504/quatre-ans-de-prison-pour-incitation-aux-emeutes-sur-facebook/" class='spip_out' rel='external'>La condamnation de deux d'entre eux à quatre ans de prison pour avoir lancé un appel sur Facebook</a> [<a href='#nb27' class='spip_note' rel='footnote' title='Stéphane Long, « Quatre Ans De Prison Pour Incitation Aux Émeutes Sur Facebook (...)' id='nh27'>27</a>], quoique non suivi d'effet, est venu corroborer cette opinion. Et les conséquences politiques en découlent naturellement : ils s'agira lors de prochains événements de permettre à la police de couper temporairement les communications par voie électronique sur une zone donnée.C'est sur ce point d'analyse précis que quelques jours seulement après les événements, deux chercheurs en sciences sociales ont publié un article démentant catégoriquement les analyses avancées par les politiques. Dans <a href="http://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm ?abstract_id =1909467" class='spip_out' rel='external'>cet article</a> intitulé « Why Net Censorship in Times of Political Unrest Results in More Violent Uprisings : A Social Simulation Experiment on the UK Riots » [<a href='#nb28' class='spip_note' rel='footnote' title='Antonio A. Casilli et Paola Tubaro, « Why Net Censorship in Times of (...)' id='nh28'>28</a>], Antonio Casilli et Paola Tubaro mobilisent à la fois un modèle théorique et un outil de simulation sur ordinateur pour tester la proposition de Cameron : les réseaux sociaux ont amplifié les émeutes, couper les communications permettra de réduire l'ampleur de futures émeutes. Or, la « simulation sociale » qu'ils mettent en oeuvre, en modifiant la variable communication (renommée « vision » dans leur modèle) montre exactement le contraire : dans les situations de communication libre, on assiste sur une certaine durée de temps à de violentes mais brèves éruptions insurrectionnelles dans certaines circonstances. Dans des situations où la communication est coupée, les émeutes ont tendance à se prolonger indéfiniment sur un palier sans retour à la normale.</p> <h3 class="spip">« Just in time sociology »</h3> <p>Mais l'originalité de la démarche des deux chercheurs réside aussi dans la stratégie de communication qu'ils utilisent pour faire connaître leur travail. Soumis à une revue de sociologie, l'article est rendu immédiatement disponible sur l'archive ouverte SSRN où elle atteint en quelques jours la tête de classement des articles les plus téléchargés. Une version légèrement différente est dans le même temps postée sur les blogs personnels d'Antonio Casilli et de Paola Tubaro, d'où il sera repris dans de nombreux médias et traduit en plusieurs langues à la vitesse de l'éclair à partir de l'anglais. Ainsi une version française est publiée <a href="http://owni.fr/2011/08/19/censure-reseaux-sociaux-londres-cameron-ukriots/" class='spip_out' rel='external'>sur le magazine en ligne</a> <a href="http://owni.fr/2011/08/19/censure-reseaux-sociaux-londres-cameron-ukriots/" class='spip_out' rel='external'><i>Owni</i></a> le 19 août<i> [<a href='#nb29' class='spip_note' rel='footnote' title='Antonio A. Casilli et Paola Tubaro, « Censure Des Médias Sociaux : Éléments (...)' id='nh29'>29</a>]</i>. L'article sera repris, cité et discuté dans de nombreux médias à partir de ce moment. On le voit, l'originalité de la démarche des deux sociologues réside autant dans le tempo de leur publication que dans la méthode mise en oeuvre. L'ensemble repose sur le principe de la rapidité. Il s'agit, écrit Antonio Casilli de 'just in time sociology' dont on voit tout l'intérêt : il s'agit de répondre aux critiques que la classe politique et les responsables policiers, cités en début d'article, adressent aux sciences sociales en général : elles obéissent à un temporalité longue déconnectée de l'urgence de la situation et s'intéressent d'avantage à « comprendre » (lire justifier) les émeutiers plutôt que les combattre. L'article démontre au contraire que les sciences sociales peuvent éclairer l'action politique sur un point précis au moment où elle en a besoin, et, en utilisant les mêmes moyens de communication qu'elle, participer en temps réel au débat public.</p> <h3 class="spip">Le cinéma du chaos : une critique</h3> <p>Autre exemple, récent lui aussi, mais sur un tout autre sujet. Il y a quelques jours, Matthias Stork, étudiant en études cinématographiques a publié sur le blog collectif <i>Press Play</i> <a href="http://blogs.indiewire.com/pressplay/archives/video_essay_matthias_stork_calls_out_the_chaos_cinema/#" class='spip_out' rel='external'>une virulente critique des dérives les plus récentes du cinéma contemporain</a>. Or, cette critique a pris la forme, non d'un article, ni même d'un billet rédigé ou d'un éditorial, mais d'une vidéo publiée en deux parties via la plateforme Vimeo [<a href='#nb30' class='spip_note' rel='footnote' title='Matthias Stork, »Chaos Cinema  : « The Decline and Fall of Action Filmmaking » (...)' id='nh30'>30</a>]. Le propos du jeune chercheur est simple : la manière dont le cinéma populaire contemporain filme les scènes d'action en particulier n'obéit plus à aucune logique rationnelle ou narrative qui permette au spectateur de suivre et comprendre l'action qu'il est en train de regarder, mais à la volonté d'anesthésier son jugement en l'écrasant sous un flot démentiel et chaotique, un véritable déluge de violence et d'effets spéciaux. Ce phénomène, qu'il appelle « cinéma du chaos » a envahi la plupart des films d'action, mais pas seulement puisqu'il montre qu'on le retrouve aussi dans le genre de la comédie musicale. C'est ici le support de publication qui est intéressant : ce qui est présenté par Stork comme un « essai vidéo » est constitué exclusivement de dizaines d'extraits de films de différents genres et différentes époques que l'auteur commente en voix off. La démonstration de son argumentation repose dans les extraits choisis et leur juxtaposition. Alors que bon nombre de publications académiques dans ce domaine le sont encore au sein de revues imprimées accompagnées dans le meilleur des cas de photos fixes de scènes de films dont est fait le commentaire, on voit que le chercheur franchit plusieurs étapes d'un coup en adoptant un format similaire à l'objet qu'il étudie. C'est un des effets les plus importantes des digital humanities que de permettre de convoquer directement les sources de la recherche, qu'elles aient été numérisées ou qu'elles soient, comme ici, nativement numériques, dans les publications en ligne. Stork va ici plus loin puisque l'argumentation s'efface en voix off derrière le matériau lui-même qui accède au statut de preuve scientifique essentiellement du fait du montage qui en juxtapose les éléments les plus pertinents.</p> <h3 class="spip">Quelles humanités (numériques) ?</h3> <p>Les deux exemples qui viennent d'être exposés se situent dans le mouvement des digital humanities non seulement parce qu'il mobilisent des moyens informatiques ou numériques dans le processus même de recherche, mais aussi parce qu'ils établissent une continuité avec les moyens de communication qui sont utilisés pour les disséminer. Ce sont de ce point de vue deux exemples d'un mouvement plus large qui a recours à des outils et des formes de communication en rupture avec celles établies jusqu'à présent par la tradition scientifique. On le voit, c'est le blog qui en est ici le vecteur essentiel, et on pourrait convoquer de nombreux autres exemples qui montreraient qu'il ne s'agit pas ici de cas isolés.<a href="http://dhiha.hypotheses.org/25" class='spip_out' rel='external'>Le récent colloque organisé à Paris par l'Institut Historique Allemand</a> [<a href='#nb31' class='spip_note' rel='footnote' title='Pierre Mounier, « Dans La Toile Des Médias Sociaux / Im Netz Der Sozialen (...)' id='nh31'>31</a>] en a fait la démonstration. Les travaux d'André Gunthert avec la communauté en ligne <a href="http://culturevisuelle.org/" class='spip_out' rel='external'><i>Culture Visuelle</i></a> et la plateforme <a href="http://hypotheses.org/" class='spip_out' rel='external'><i>Hypothèses</i></a> proposée par le Centre pour l'édition électronique ouverte en sont d'autre exemples. Qu'apportent les digital humanities, se demande Hubert Guillaud ?. Si la réponse ne semblait pas évidente jusqu'à présent, c'est d'abord parce qu'il lui manquait une réflexion pratique sur les modes de communication de la recherche en direction de la société à l'heure d'Internet. Les exemples les plus récents d'intervention des sciences humaines et sociales dans le débat public par de nouveaux canaux et sous des formes renouvelées montrent que la situation est en train d'évoluer.</p> <p>Pour autant, ce qui apparaît comme une évolution positive parce qu'elle reconnecte la recherche et la demande sociale, parce qu'elle permet aux sciences humaines et sociales d'être de nouveau entendues à un moment où leur « utilité » est plus que jamais questionnée, en particulier par une classe politique conservatrice dominante en Europe, doit être interrogé. Car on peut se demander si, en s'adaptant au nouveau contexte, à la fois du point de vue des méthodes utilisées, mais aussi de la temporalité de publication et enfin des formes d'exposition, ces disciplines ne changent pas profondément d'objectif et de nature. Il est donc à ce point du raisonnement nécessaire d'examiner à nouveau le dossier, non plus à la lumière de son adaptation contemporaine, mais à celle des traditions intellectuelles qu'ont établi les différentes disciplines des sciences humaines et sociales. C'est ce qui fera l'objet de l'analyse de la semaine prochaine.</p> 2011-08-28T21:47:37Z text/html fr Egocratie et démocratie. La nécessité de nouvelles technologies politiques. Par Alban Martin http://www.homo-numericus.net/spip.php?breve1010 2011-08-21 11:15:07 <p>Le moins que l'on puisse dire est que le livre d'Alban Martin, paru en 2010 tombe aujourd'hui à pic. Car des <i>indignados </i> espagnols aux « émeutiers » anglais en passant par les révoltés grecs de la place Syntagma et la défiance des marchés financiers, tout indique aujourd'hui, comme ce livre en fait la démonstration, qu'une certaine forme de démocratie représentative arrive à bout de souffle. Peu efficace, peu légitime, incapable de fournir des réponses efficaces dans un contexte incertain et en mouvement rapide, le système politique actuel, qui s'est constitué il y a deux siècles sur la base d'idées qui en ont trois arrive certainement à la fin d'un cycle historique. Comme l'a dit Daniel Cohn-Bendit de manière symptomatique il y a quelques jours à propos de la rencontre de crise entre les deux chefs d'Etat français et allemands : « La parole de nos gouvernants est triple zéro ». Cette dévalorisation manifeste de la parole politique et du système de gouvernance entraîne la nécessité, selon Alban Martin, de penser et mettre en place de « nouvelles technologies politiques ». La société est <span class='spip_document_2189 spip_documents spip_documents_left' style='float:left; width:180px;'> <a href="http://www.amazon.fr/gp/product/2916571450/ref=as_li_ss_tl?ie=UTF8&tag=homonumericus-21&linkCode=as2&camp=1642&creative=19458&creativeASIN=2916571450" class="spip_out"><img src='http://homo-numericus.net/IMG/jpg/7145-4_v_Egocratie_et_democratie.jpg' width="180" height="251" alt="" /></a></span>en effet en train de se transformer à grande vitesse sous l'effet ou en accompagnement du développement de ces technologies numériques qui impactent tous les domaines de la vie sociale : l'économie, l'information, la culture et les relations interpersonnelles. Dans ces conditions, il semble difficile que le monde politique reste à l'écart de ce que l'auteur considère comme une révolution globale. Mais ce slogan appelant à « de nouvelles technologies politiques » est trompeur. Il pourrait laisser croire qu'il suffit d'ajouter quelques dispositifs de consultation par Internet aux mécanismes actuels de fabrication de la loi, quelque forum en ligne, quelque sondage web ou autres pages Facebook attachée à tel parti ou homme politique, pour donner un coup de jeune à notre vieux système parlementaire. C'est une idée fausse bien entendu, qu'Alban Martin dénonce vigoureusement dans son livre en mettant en évidence le caractère artificiel de ces initiatives, pauvres gadgets qui ne parviennent plus à faire illusion. Pour l'auteur d'<i>Egocratie et démocratie</i>, l'utilisation de ce type d'outils ne peut se faire qu'au sein d'un cadre politique rénové, profondément différent de celui actuellement à l'oeuvre. Comment définir ce nouveau cadre ? Sur quelles bases théoriques l'asseoir ? De manière un peu paradoxale et assez surprenante, Alban Martin ne le déduit pas pourtant immédiatement des nouvelles formes de sociabilité qu'engendrent les nouvelles technologies et en particulier les médias sociaux, ce qu'il propose de qualifier d'"egocratie" à la suite de Michel Serres. Car celles-ci, qui poussent à l'extrême l'expression individuelle des idées et aspirations de chacun, sont incapables de fabriquer, en soi, une volonté générale. Produisant mécaniquement un faisceau divergent d'opinions individuelles, elles ne peuvent se passer d'autres formes de médiation politique, dont le rôle est justement de parvenir à formuler des propositions communes pertinentes pour l'ensemble de la société.</p> <p>Pour définir le cadre dans lequel peuvent prendre place ces nouvelles technologies politiques qu'il appelle de ses voeux, Alban Martin puise à deux sources d'inspiration : il s'agit tout d'abord, et c'est assez attendu, de la tradition popularisée en France par Callon, Lascoumes et Barthes qui dans leur <i>Agir dans un monde incertain</i> paru en 2001, posent les bases de ce qu'ils appellent la « démocratie technique » : les enjeux techno-scientifiques que doivent affronter les sociétés développées (nucléaire, biotechnologies, nanotechnologies, changement climatique) sont désormais trop complexes pour recevoir des réponses satisfaisantes dans les cadres de concertation démocratique traditionnels. Prenant exemple notamment des conférences citoyennes expérimentées avec succès dans les pays scandinaves, les auteurs de cet ouvrage proposent de nouveaux mécanismes de fabrication d'un consensus démocratique « éclairé », qui s'appuient sur une expertise citoyenne désormais mieux partagée et qui doit faire entendre sa voix. Pour étayer sa proposition, Alban Martin, s'inspire aussi, et c'est plus étonnant, d'un autre modèle, issu cette fois-ci du monde marchand : les entreprises remarque-t-il ont dû s'adapter depuis plusieurs années aux transformations des relations que leurs clients établissent avec elles, leurs produits, leurs services. Cette relation est marquée par une interactivité plus grande qui produit cinq valeurs ajoutées à la relation marchande telle qu'elle était pratiquée jusque là : ces apports concernent la prédictibilité (du comportement des consommateurs), la cognition (via le crowdsourcing en particulier), l'utilité (amélioration d'un produit voire élargissement de son spectre d'usages), l'agilité (raccourcissement des cycles de production et de correction d'erreurs) et enfin, la légitimité.</p> <p>Ces évolutions que l'auteur identifie comme venues du monde marchand sans vraiment le démontrer d'ailleurs, il propose de les appliquer purement et simplement au monde politique....non sans quelques difficultés bien évidemment. La principale de ces difficultés tient à la déconnexion relative des deux espaces publics, numérique et physique. Ce qui s'exprime dans le premier est peu ou mal reconnu par le monde politique classique. D'où l'impression d'une relative inefficacité des mobilisation numériques dont la traduction politique réelle a bien du mal à émerger (c'est le constat que fait d'ailleurs Dominique cardon dans <i>La Démocratie Internet. Promesses et limites</i>). Alors donc, quelles sont maintenant les propositions concrètes qui permettraient de surmonter le découplage des deux espaces ? Alban Martin suggère un certain nombre de pistes en suivant les principes des cinq « valeurs ajoutées » qu'il a identifiées dans les mutations du monde marchand.</p> <p>Il s'agit donc de « favoriser l'agilité » du processus législatif en captant les « signaux faibles » de mécontentement et de mutation de l'opinion publique mais aussi des multiples innovations qui surgissent sur différents sujets. Il s'agit ensuite de « développer l'utilité » en donnant aux citoyens de l'information à la fois sur les conséquences de leur comportement individuel et sur la manière dont ils se positionnent par rapport à leurs concitoyens. C'est ici la très classique théorie des boucles de rétroaction qui est exploitée. Et ce sont justement les nouvelles technologies qui permettent aujourd'hui d'informer chacun quasiment en temps réel sur la destination de sa contribution fiscale (ce qui en accroît le sentiment d'utilité) ou sur les conséquences de sa consommation énergétique. Il s'agit enfin d'augmenter les connaissances à la fois en informant plus complètement les citoyens sur les dossiers les plus complexes (et c'est ici que prend sens le mouvement pour l'open data par exemple qui redéfinit par ricochet le rôle du journaliste) et en même temps en ouvrant le champ de la consultation à l'expertise citoyenne, qui vient des individus ou des groupes les plus concernés par des décisions dans tel ou tel domaine.</p> <p>Alban Martin a bien raison de clore son argumentation sur la question essentielle de la légitimité parce que c'est là que se situe le noeud de la question. Car la légitimité démocratique n'émane plus aujourd'hui seulement de la construction de majorités globales sur tous les sujets, mais bien plutôt par la prise en compte de points de vue experts et spécialisés sur des sujets particuliers et c'est sans doute là que réside la mutation politique la plus importante de notre époque. Or cette mutation nécessite effectivement pour être appréhendée dans les meilleures conditions la mise en oeuvre de « nouvelles technologies politiques » ou ce que nous pourrions aussi appeler une ingénierie démocratique relativement sophistiquée qui s'appuie massivement sur Internet et les technologies numériques de l'information et de la communication sans pour autant, et c'est là toute la difficulté, s'y réduire.</p> <p><a href="http://www.amazon.fr/gp/product/2916571450/ref=as_li_ss_tl?ie=UTF8&tag=homonumericus-21&linkCode=as2&camp=1642&creative=19458&creativeASIN=2916571450" class='spip_out' rel='external'><strong>Martin, Alban. 2010. <i>Egocratie et Démocratie</i>. FYP éditions. 223 p.</strong></a></p> 2011-08-21T18:15:07Z text/html fr E-sarkozy http://www.homo-numericus.net/spip.php?breve1009 2011-05-28 12:55:24 <p>C'était la fin des années 90. A l'époque, le grand public découvrait effaré un nouveau monde ; c'était le monde d'Internet avec ses promesses et ses menaces. En ce temps-là, on préfixait à peu près tous les mots avec un e- comme « electronic ». On parlait d'e-books, d'e-démocratie, d'e-cartes, d'e-gouvernement, d'e-journal et d'e-zine. Dans ces années, on pensait qu'il s'agissait d'un autre monde, radicalement différent de celui que nous connaissons et qui échappe à toutes ses lois. On parlait de « zone de non-droit », de « far west » qu'il allait bien falloir finir par réguler. A l'époque, une flopée de jeunes entrepreneurs se lançaient à l'assaut du nouvel Eldorado, qualifié de « nouvelle économie ». Ces « entreprenautes » intrépides proposaient des services en ligne tous plus improbables les uns que les autres et contribuaient à alimenter une bulle spéculative de grande ampleur qui allait éclater quelques années plus tard. Depuis l'époque des e-quelque chose, plus de dix ans se sont écoulés. Les usages des technologies numériques en réseau ont explosé dans la plupart des pays et touché des pans entiers de la population. Depuis cette époque, le sociologue Barry Wellman a publié un livre essentiel, <i>The Internet in everyday life</i> [<a href='#nb32' class='spip_note' rel='footnote' title='Barry Wellman et Caroline A. Haythornthwaite, The Internet in everyday life (...)' id='nh32'>32</a>], qui met en évidence l'intrication croissante de ce qu'on considérait auparavant comme relevant de deux univers séparés. Depuis cette époque, le réseau est devenu ubiquitaire grâce à la 3G ; on y accède de partout et à tout moment via les téléphones portables ; il est utilisé par des centaines de millions d'individus de tous âges et de toutes conditions pour communiquer, échanger informations et sentiments, s'exprimer, mobiliser l'opinion publique, organiser des actions collectives.</p> <h3 class="spip">Discours présidentiel</h3> <p>Pour l'ouverture du sommet « e-G8 » donc, qu'il organisait la semaine dernière, Nicolas e-Sarkozy a prononcé un discours manifestant de manière éclatante l'état de sa réflexion sur le sujet [<a href='#nb33' class='spip_note' rel='footnote' title='Welcome / Opening Keynote & Discussion, 2011, http://www.youtube.com/watch?v' id='nh33'>33</a>]. Pour le Président de la République, Internet est d'abord un « marché », vecteur de croissance et riche d'opportunités économiques. La plupart des observateurs ont remarqué la surreprésentation des chefs d'entreprise parmi les invités de l'e-G8 : Maurice Lévy, l'hôte de cette manifestation pour Publicis, Mark Zuckerberg avec Facebook [<a href='#nb34' class='spip_note' rel='footnote' title='Closing conversation, 2011, http://www.youtube.com/watch?v=Gy0b....' id='nh34'>34</a>], Eric Schmidt et Google, parmi beaucoup d'autres, au détriment de la société civile. Ce faisant, le président français se situait dans la continuité du Conseil National du Numérique qu'il a installé quelques semaines plus tôt [<a href='#nb35' class='spip_note' rel='footnote' title='Stéphane Long, « Le Conseil national du numérique oublie les internautes », (...)' id='nh35'>35</a>]. Prenant la suite du Forum des Droits de l'Internet créé en 2001 par Lionel Jospin et qui se voulait une plateforme de discussion permettant aux différents acteurs de l'Internet - entreprises, utilisateurs, puissance publique - de s'exprimer dans leur diversité [<a href='#nb36' class='spip_note' rel='footnote' title='Pierre Mounier, « FDI : un forum à haut risque », Text, Homo Numericus, (...)' id='nh36'>36</a>], le tout nouveau Conseil du Numérique est, lui, exclusivement composé d'entrepreneurs. Conseil du Numérique et e-G8 relèvent de la même pensée présidentielle : Internet est un phénomène exclusivement économique d'où tout enjeu démocratique ou social est absent. Les questions de censure, de liberté d'expression et de protection de la vie privée ont donc été soigneusement évitées tout au long des deux jours au cours duquel le sommet s'est déroulé, provoquant une prise de position très critique de la CNIL [<a href='#nb37' class='spip_note' rel='footnote' title='« La protection de la vie privée absente de l'e-G8 : oubli ou rejet ? », CNIL (...)' id='nh37'>37</a>].</p> <h3 class="spip">Internet civilisé</h3> <p>Pour Nicolas Sarkozy, Internet est par ailleurs un espace nouveau qui doit être soumis à une politique de « civilisation ». Cet « Internet civilisé » qu'il réclame à grand cris et qui constitue l'horizon de sa politique en la matière, dessine en creux la manière dont il perçoit les échanges qui s'y déroulent aujourd'hui. L'Internet « non-civilisé » - sauvage ? barbare ? - qui lui fait peur échapperait au contrôle des États et à la loi commune. Dans ce grand mouvement rhétorique de l'Internet civilisé, il considère donc comme nul et non avenu plusieurs années de législations et de jurisprudence dans la plupart des pays sur le sujet. Finalement, c'est sur deux sujets essentiellement qu'il s'agit pour lui de « civiliser » l'Internet : la pédopornographie et le droit d'auteur. Derrière ces deux sujets, apparemment disjoints, c'est la mise en place d'une mesure de contrôle particulière que défend en réalité le Président : il s'agit du filtrage technique des sites web, considéré par le gouvernement français comme un moyen efficace de contrôler le réseau.. Or, ce type de mesure, mis en oeuvre depuis de nombreuses années par des régimes autoritaires comme la Chine ou la Tunisie de Ben Ali, et en train de l'être en France <a href="http://www.senat.fr/dossier-legislatif/pjl09-292.html" class='spip_out' rel='external'>par l'intermédiaire de la loi Loppsi 2</a>, est considéré par de nombreuses associations comme une atteinte inadmissible à la liberté d'expression. C'était d'ailleurs le sens de l'intervention du journaliste américain Jeff Jarvis, lui demandant quelques minutes après son discours, de ne pas « faire de mal à Internet » au nom de la lutte contre le piratage. Même réaction du côté de John Perry Barlow, invité surprise de la table-ronde sur le droit de propriété intellectuelle, qui a déclaré « avoir peur de ceux qui ont peur d'Internet » [<a href='#nb38' class='spip_note' rel='footnote' title='Plenary IV : Intellectual Property and the Culture Economy in the Digital (...)' id='nh38'>38</a>].</p> <p>Mais ce n ‘est pas tant sur les contenus que le discours présidentiel aura été le plus original que sur le positionnement énonciatif qui le structurait. Ce discours aura en effet été marqué par une opposition constante entre un « vous » (les gens de l'Internet) et un « nous » très indéfini, pour le moins révélatrice. Car cette opposition pronominale montrait bien à chaque détour de phrase à quel point la pensée du chef de l'Etat est marquée par cette appréhension d'Internet qui était la norme au siècle dernier, comme un monde étrange, prometteur, dangereux, en tout cas <i>autre</i>, en opposition avec ce qu'il appelait à d'autres moments la « vie réelle », c'est-à-dire sans Internet</p> <h3 class="spip">« Nous », « Vous »...et eux.</h3> <p>Plus profondément, c'est sur la définition de ce « nous » que repose la plupart des enjeux révélés par ce e-sommet. Car de qui parle Nicolas Sarkozy lorsqu'il dit « nous » ? Parle-t-il, toujours dans la perspective de cette opposition entre deux mondes, de l'ensemble de la population, celle qui selon lui agit dans la « vie réelle » et donc hors d'Internet ? ou bien évoque-t-il plus simplement les chefs d'Etat du G8 auprès de qui il se propose de de porter le message des entreprenautes et qui, c'est certain, hormis peut-être Barack Obama, fréquentent assez peu les espaces numériques ? C'est dans l'interstice de cette ambiguïté que résidait finalement l'enjeu politique profond de cet étrange sommet. Qui représente le mieux les « vrais gens » de la « vie réelle » ? Un président élu une fois tous les cinq ans à l'issue d'un show médiatique et d'un jeu sophistiqué au sein d'une classe politique professionnelle assez peu légitime aux yeux des citoyens eux-mêmes ? ou le créateur d'un réseau social qui compte des centaines de millions d'utilisateurs, dont la plateforme est devenu un lieu de sociabilité quotidien voire permanent pour toute une partie de la population ? un homme politique populaire en qui beaucoup de Français se sont projetés un temps avant de le détester ? ou le PDG multimillionnaire d'un empire sorti de terre en quelques années ? Difficile à dire...</p> <p>C'est finalement à un face-à-face du Pouvoir et de l'Argent que l'on a assisté cette semaine aux Tuileries. Et entre les deux mondes, la société civile, l'ensemble des utilisateurs quotidiens d'Internet et citoyens soumis aux lois que l'on décide souvent sans eux, avaient bien du mal à faire entendre leur voix. Une tentative a bien été lancée, lors d'une conférence de presse improvisée pour le moins salutaire, organisée par la célèbre association de défense des libertés numériques La Quadrature du Net [<a href='#nb39' class='spip_note' rel='footnote' title='eG8 : Improvised press conference of the civil society - Wednesday, May (...)' id='nh39'>39</a>]. Il revient finalement à Lawrence Lessig d'avoir résumé la situation de la manière la plus frappante en déclarant que l'avenir d'Internet n'avait pas été invité à ce sommet [<a href='#nb40' class='spip_note' rel='footnote' title='« Un « contre eG8 » dénonce la mise en scène du forum Internet du gouvernement (...)' id='nh40'>40</a>]. Comme le souligne à juste titre Alex Howard, c'est en effet bien plutôt, semble-t-il, son passé qui en hantait les travées [<a href='#nb41' class='spip_note' rel='footnote' title='Alex Howard, « At the eG8, 20th century ideas clashed with the 21st century (...)' id='nh41'>41</a>].</p> 2011-05-28T19:55:24Z text/html fr Du discours aux données....et retour ? http://www.homo-numericus.net/spip.php?breve1008 2011-05-01 15:21:06 <p>Qu'est-ce qu'un discours ? C'est une certaine manière d'agencer entre eux des faits, des idées, l'expression de sentiments afin de les ordonner, de leur donner une cohérence, de les faire résonner les uns avec les autres, ou encore de susciter chez ceux à qui il s'adresse tel ou tel effet. Les différentes sociétés ont élaboré, au cours de leur histoire, différents types de discours - religieux, politique, philosophique, scientifique, commercial, amoureux, discours particuliers, dotés de leurs propres lois, de leur propre histoire. Mais précisément, sommes-nous arrivés à la fin de cette histoire des ou plus généralement du discours ? C'est ce qu'on pourrait penser à première vue en mesurant l'impact que la révolution numérique semble imposer à ce type particulier de production intellectuelle. Roger Chartier avait annoncé il y a quelques années une “perturbation de l'ordre du discours” par l'Internet et les nouveaux supports de lecture numérique mélangeant tout : livres, revues, courriers personnels, journaux et carnets intimes dans le grand entonnoir numérique. A l'heure du “Web 3” faut-il parler d'une disparition de l'ordre du discours ? C'est ce qu'il semblerait tant ce nouveau credo porte l'accent et manifeste une véritable fascination pour ce qui se trouve sous le discours, ce qui en constitue le soubassement et le matériau primaire, sans ordre ni construction, à savoir la “donnée brute” [<a href='#nb42' class='spip_note' rel='footnote' title='Cavazza, Fred. “Du contenu roi aux données reines.” FredCavazza.net, Juillet (...)' id='nh42'>42</a>].</p> <p>Ce changement radical de perspective, on peut le voir à l'oeuvre dans plusieurs domaines ; à commencer par le politique où le mouvement pour l'<i>open data</i> commence à prendre une réelle ampleur. De quoi s'agit-il ? Lancé comme souvent aux États-Unis, le mouvement <i>open data</i> vise à inciter ou contraindre les gouvernements et leurs administrations à rendre publiques les données qu'ils collectent ou produisent dans tous les domaines de leur activité : données de recensement bien sûr, mais aussi qui concernent la criminalité, la santé, l'activité économique par exemple [<a href='#nb43' class='spip_note' rel='footnote' title='O'Reilly, Tim. “Government As a Platform.” Dans Open Governement. Lathrope, (...)' id='nh43'>43</a>]. L'objectif est double : politique, il s'agit d'obtenir une meilleure transparence et donc un meilleur contrôle des citoyens sur l'activité de leurs gouvernements et sur l'efficacité des politiques publiques qu'ils mettent en oeuvre [<a href='#nb44' class='spip_note' rel='footnote' title='Cardon, Dominique. “En finir avec le culte du secret et de la raison (...)' id='nh44'>44</a>]. Économique dans le contexte de l'“économie de la connaissance”, il doit permettre à la société civile de bénéficier d'un véritable gisement d'informations lui permettant de développer de nouveaux services qui bénéficieront à la population [<a href='#nb45' class='spip_note' rel='footnote' title='LiberTIC. « Pourquoi la réutilisation des données publiques à des fins (...)' id='nh45'>45</a>]. Aux États-Unis, l'administration Obama a voulu montrer l'exemple avec l'initiative <i>data.gov</i> où l'on peut accéder et télécharger de nombreuses bases de données dans tous les domaines. La Grande-Bretagne a lancé son propre programme [<a href='#nb46' class='spip_note' rel='footnote' title='« L'open data n'est plus une chimère » : entretien avec Nigel Shadbolt,” RSLN, (...)' id='nh46'>46</a>], bientôt suivi par de nombreux pays. En France [<a href='#nb47' class='spip_note' rel='footnote' title='« La France de l'Open Data : où en est-on ? » Regards sur le numérique, mars (...)' id='nh47'>47</a>], ce ne sont pas tant les administrations centrales qui sont les plus actives dans le domaine que les collectivités locales. Plusieurs grandes villes françaises, dont Paris [<a href='#nb48' class='spip_note' rel='footnote' title='Thierry Noisette, “Open Data : les données publiques de Paris ouvertes sous (...)' id='nh48'>48</a>] ont ainsi commencé à ouvrir leurs bases de données au public.</p> <p>Lancé comme un mouvement volontaire des administrations, l'<i>open data</i> est pourtant en train d'échapper au contrôle des gouvernements. Car une organisation non gouvernementale est soudainement venue perturber ce qui fut présenté comme une modernisation de la gouvernance étatique. Les révélations fracassantes venues de <i>Wikileaks </i> ont en effet montré que la transparence des gouvernements pouvait s'exercer à plusieurs niveaux. Plus profondément, <i>Wikileaks </i> agit comme le révélateur du mouvement <i>open data</i> : l'un et l'autre manifestent que la tendance est à la disqualification a priori du discours politique considéré comme essentiellement mystificateur. On est ici dans une entreprise radicale qui va finalement bien plus loin que ce qu'on pu entreprendre jusqu'ici les théories critiques. Il ne s'agit même plus de déconstruire le discours pour en mettre en évidence le caractère illusoire ou manipulatoire ; il s'agit simplement de le mettre de côté pour s'intéresser aux seules données, ouvertes à tous, permettant à chacun de construire son propre discours sur ces bases [<a href='#nb49' class='spip_note' rel='footnote' title='Fabrice Epelboin, “Bastille Day à #AmnDawla en Egypte : la révolution par (...)' id='nh49'>49</a>].</p> <p>On pourra objecter que <i>Wikileaks </i> ne relève pas de l<i>'open data</i> à proprement parler car ce qui est mis à disposition par son entremise ne relève pas de la donnée mais du document. L'objection est sans doute valable si l'on raisonne au niveau de l'unité documentaire. Ce serait pourtant manquer l'essentiel de ce qui fait l'intérêt de cette entreprise, dont le mode opératoire ne consiste pas à rendre public tel ou tel document particulièrement embarrassant ou croustillant, mais une masse documentaire qui, du fait des quantités d'information impliquées, se comporte comme une base de données au sein de laquelle tout un chacun est appeler à puiser les informations qui l'intéressent [<a href='#nb50' class='spip_note' rel='footnote' title='Kayser-Brill, Nicolas. “StateLogs : Wikileaks begins to reveal 250,000 (...)' id='nh50'>50</a>]. C'est le sens de la collaboration nécessaire entre <i>Wikileaks </i> et différents titres de presse ( <i>New York Times, Le Monde, El Pais</i> ), ces derniers venant faire une sélection de documents jugés pertinents dans la base.</p> <p>Dans le domaine scientifique, le même mouvement est à l'ordre du jour. On a d'abord assisté à une première étape incitant les chercheurs à donner accès au sein de bases ouvertes aux données produites par leurs enquêtes ou leur manipulations expérimentales et faisant l'objet d'exploitations dans les publications scientifiques. Si cette idée semble évidente à première vue et de manière théorique, sa mise en oeuvre pose tout un ensemble de problèmes concrets dans de nombreuses disciplines. Le mouvement <i>open data</i> va cependant aujourd'hui plus loin et renverse la perspective : il ne s'agit plus seulement de produire une théorie - un discours explicatif - rendant compte de données ouvertes, mais bien plutôt de laisser les données produire leur propre théorie pour ainsi dire <i>sui generis</i>. C'est tout à fait le sens de l'initiative <i>Culturomics</i> [<a href='#nb51' class='spip_note' rel='footnote' title='Guillaud, Hubert. “Culturomics : Comprendre les “lois” de la culture - La (...)' id='nh51'>51</a>] qui propose aux chercheurs mais aussi à tout un chacun une interface de recherche de fréquence sur l'ensemble du corpus numérisé au sein de Google books. L'article publié dans <i>Science </i> par plusieurs chercheurs [<a href='#nb52' class='spip_note' rel='footnote' title='Michel, Jean-Baptiste, Yuan K Shen, Aviva P Aiden, Adrian Veres, Matthew K (...)' id='nh52'>52</a>] et présentant ce nouveau service est tout à fait significatif : il ne porte aucune théorie forte, aucune proposition ni hypothèses particulière : il montre plusieurs types d'interactions avec une base de données qui livre des réponses statistiques à un ensemble de questions spontanées. Comme dans le cas de l'<i>open data</i> dans ses dimensions politiques et journalistiques, son équivalent scientifique donne une importance secondaire au discours et place la donnée au centre.</p> <p>Il est certainement frappant de voir à quel point ce triomphe de la donnée, la dissolution du discours que l'on peut constater dans ces initiatives, s'accompagne pourtant dans le même temps d'une évolution exactement inverse, qui sacralise le discours dans sa forme la plus éloignée de la donnée : la narration. Le phénomène du <i>story telling</i> qui touche lui aussi tous les secteurs, représente la double inversé de l'<i>open data</i> puisqu'il enfouit la donnée factuelle dans le défilement de l'histoire syntagmatique. Bien documentée par le célèbre ouvrage de Christian Salmon [<a href='#nb53' class='spip_note' rel='footnote' title='Salmon, Christian. Storytelling  : La machine à fabriquer des histoires et à (...)' id='nh53'>53</a>], la technique de <i>story telling</i> vise à la fois à provoquer l'adhésion de celui pour qui elle est déployée et en même temps à anesthésier son sens critique. Ce n'est plus l'exactitude mais la séduction qui est érigée en vertu cardinale.</p> <p>Entre l'<i>open data</i> d'un côté et le <i>story telling</i> de l'autre, c'est finalement une certaine tradition rhétorique qui semble vouée à la disparition par écartèlement : construite en effet sur une collusion forte, sur un mélange presque indissociable des éléments factuels (l'invention) et des agencements qui les organisent les uns par rapport aux autres (la disposition), elle portait jusqu'à présent une certaine manière de construire une représentation partagée, socialisée du monde. Sa disparition programmée signifie une disjonction radicale entre la “réalité” d'un côté, placé du côté du factuel indépendant de sa représentation ou perception, et des relations sociales de l'autre résolument placées sous le signe de l'artifice séducteur et hypnotique. Cette évolution peut être vue comme congruente avec l'affaiblissement des institutions et de toutes les formes de médiation, phénomène bien caractéristique de notre époque. A moins que.</p> <p>A moins que le dissolution ne soit qu'un moment de transition, la chute d'un ordre rhétorique lié à un mode obsolète d'organisation de la société et non la disparition de toute rhétorique possible. Trois exemples peuvent être évoqués qui illustrent bien comment une “renaissance rhétorique” est peut-être en train de poindre, poussant avec elle la reconstruction d'un nouvel ordre du discours établi sur de nouvelles bases.</p> <p>Le premier exemple est le travail qui est en train d'émerger sur la notion de visualisation de données. Tandis que des ouvrages de référence commencent à être publiés sur le sujet, que d'excellents blogs font état des dernières recherches en la matière [<a href='#nb54' class='spip_note' rel='footnote' title='Andrew Vande Moere. « Information Aesthetics », s. d. http://infosthetics.com/.' id='nh54'>54</a>], ou que des artistes du numérique en explorent les possibilités multiples [<a href='#nb55' class='spip_note' rel='footnote' title='Harris, Jonathan, et Sep Kamvar. We Feel Fine : An Almanac of Human (...)' id='nh55'>55</a>], plusieurs observateurs commencent à évoquer un “journalisme de données” dont le travail consisterait en grande partie à concevoir à la fois des modes de représentation, de visualisation des données, mais aussi des interfaces d'accès aux données qui soient satisfaisants pour le public [<a href='#nb56' class='spip_note' rel='footnote' title='Bradshaw, Paul. « How to be a data journalist ». The Guardian, octobre 1, (...)' id='nh56'>56</a>]. D'un certain point de vue, l'ensemble de ces travaux que l'on rassemble désormais sous la bannière de la “curation de données” peut être vu comme la construction d'une rhétorique d'un nouveau genre - rhétorique dont il reste d'ailleurs à inventorier les figures et qui attend sans doute son <i>Gradus</i>.</p> <p>De manière un peu décalée mais finalement très liée, la question de la représentation des données en science manifeste des évolutions récentes similaires. Le triomphe de la donnée au détriment du discours interprétatif pourrait s'apparenter dans le champ des sciences humaines et sociales à la domination de sciences sociales “naturalistes”, “objectivantes”, sur des sciences humaines placées sous le signe de l'herméneutique. Or, c'est justement à partir d'une réflexion sur la représentation des données que l'apport des sciences humaines et de leur souci singulier de la représentation subjective des acteurs est réintroduit dans le nouveau contexte. C'est ce qu'a brillamment démontré Johanna Drucker dans une conférence organisée par le MIT [<a href='#nb57' class='spip_note' rel='footnote' title='« Johanna Drucker : Humanistic Approaches to the Graphical Expression of (...)' id='nh57'>57</a>] lorsqu'elle montre par exemple comment, en histoire, on peut concevoir des modes de représentation des données qui rendent justice à la perception subjective que les acteurs pouvaient avoir de la situation décrite. Le triomphe de la donnée pourrait dont s'accompagner de manière un peu paradoxale de la reviviscence de la question sémiotique, et finalement, herméneutique, via la question de sa représentation qui est loin d'être évidente. Partant d'un autre point de vue, le sociologue Dominique Cardon pose au mouvement de l'<i>open data</i> dans sa globalité une question similaire [<a href='#nb58' class='spip_note' rel='footnote' title='Dominique Cardon, “Zoomer ou dézoomer ? Les enjeux politiques des données (...)' id='nh58'>58</a>] : la mise à disposition des données ne résout en rien la question de la nature des données qui vont être exploitée, et finalement de la focale qui va être privilégiée par l'analyse : l'individu ou l'agrégat ? Drucker et Cardon disent presque la même chose : la notion de donnée est dépendant du regard qui la constitue, l'agrège, l'exploite et la représente.</p> <p>Pour revenir sur un terrain moins pointu, on pourra terminer ce tour d'horizon par le signalement d'un nouveau service, lancé ces derniers jours en bêta publique. Significativement appelé Storify [<a href='#nb59' class='spip_note' rel='footnote' title='Gahran, Amy. « Storify launches public beta : Curation is a core news skill (...)' id='nh59'>59</a>], ce service en ligne qui se situe dans la lignée du Web 2.0 doit permettre à tout internaute de piocher divers documents sur Internet et les plateformes de réseaux sociaux pour les agencer ensemble au sein d'une trame narrative construisant une “histoire”. Devenu rhapsode, l'internaute est donc appelé à “coudre” les données ensemble pour produire une trame textuelle au sein de la myriade de documents disponibles. C'est ici le Web tout entier dans ses différentes composantes qui est mobilisé comme base de données ; mais il l'est dans la perspective d'une production généralisée de discours ouverte à tous et exercée dans des conditions bien différentes de ce qui était connu jusque-là. Le simple fait qu'une telle offre existe peut-être la manifestation d'un retour au discours après une courte période de réduction à la donnée. L'avenir dira si Storify rencontre les usages espérés.</p> <p>Car le mouvement <i>open data</i> ne peut échapper à la question que doivent affronter toutes les innovations : celle de son adoption par le plus grand nombre [<a href='#nb60' class='spip_note' rel='footnote' title='Michael Gurstein, “Open data : Empowering the empowered or effective data (...)' id='nh60'>60</a>]. Or celle-ci ne peut se faire que si les données trouvent moyen de nourrir l'activité de production symbolique des utilisateurs ; autrement dit si elles font sens pour eux et s'articulent à une activité discursive socialisée dont on voit mal comment toute société pourrait se passer.</p> 2011-05-01T22:21:06Z text/html fr La démocratie Internet. Promesses et limites, par Dominique Cardon http://www.homo-numericus.net/spip.php?breve1007 2010-10-10 02:36:08 <p>Dans <i>La démocratie Internet</i>, Dominique Cardon réussit la prouesse de rédiger une synthèse claire, problématisée, pédagogique et, ce n'est pas la moindre de ses qualités, courte, sur une question majeure touchant Internet : sa dimension politique. L'intérêt principal de l'ouvrage de Dominique Cardon est sa cohérence et sa capacité à montrer que les éléments qui peuvent paraître éloignés entre eux et isolés constituent en réalité la trame d'une même histoire politique d'Internet. Il défend la thèse selon laquelle Internet est une opportunité pour la démocratie, grâce aux fondements égalitaires qui ont présidé à sa naissance et à son développement, mais qu'il doit affronter deux tendances fortes qui risquent, si l'on n'y prend garde, de le transformer en média de masse vertical : le développement d'une logique d'audience par les industriels dominant le secteur et la massification de la fréquentation d'internet, qui impose d'élargir le panel des interventions collaboratives du peuple du réseau.</p> <p>Ce livre s'adresse d'abord à un lectorat non initié et non convaincu, curieux de comprendre et d'agir dans une société évoluant rapidement, mais ne disposant pas de clés suffisantes pour se forger une opinion sur les questions politiques que pose Internet. En effet, le lecteur est d'abord exposé au bruit médiatique dominant, largement webophobe, abusant des anecdotes rapides et des postures craintives, des approximations et des jugements à l'emporte-pièce. Sans instruire le procès des médias dominants, il les décrit tout de même comme des <i>gate keepers</i><i> [<a href='#nb61' class='spip_note' rel='footnote' title='P. 9' id='nh61'>61</a>]</i>, ces gardiens de l'ordre culturel et politique, qui souhaitent conserver le monopole de la transmission de la bonne parole à des citoyens considérés comme incapables de se forger une opinion de façon autonome. En décrivant éditeurs et journalistes comme les intermédiaires culturels incontournables entre l'information et un citoyen “infantilisé” [<a href='#nb62' class='spip_note' rel='footnote' title='P. 100' id='nh62'>62</a>], Dominique Cardon aide à comprendre la diabolisation dont font trop souvent l'objet des initiatives aussi abouties et aussi sophistiquées que <i>Wikipedia</i>. Cette posture défensive s'explique sociologiquement, car Internet menace un ordre établi, forgé au XIXe siècle, au moment de la massification de la presse à bas prix [<a href='#nb63' class='spip_note' rel='footnote' title='P. 97' id='nh63'>63</a>]. Il remet en cause une hiérarchie des émetteurs de savoir et de vérités dont l'autorité n'était quasiment pas contestable dans le modèle vertical des médias de masse [<a href='#nb64' class='spip_note' rel='footnote' title='P. 37' id='nh64'>64</a>].</p> <p>Pour comprendre l'Internet d'aujourd'hui, il n'est pas possible de faire l'économie d'une approche historique, ce qui permet de comprendre les racines du réseau des réseaux. Dominique Cardon rappelle que les militaires n'ont pas conçu Internet, même s'ils ont participé au financement de sa conception : “la choses est désormais bien établie : Internet est surtout né de la rencontre entre la contre-culture américaine et l'esprit méritocratique du monde de la recherche” [<a href='#nb65' class='spip_note' rel='footnote' title='P. 13' id='nh65'>65</a>]. Plus encore, Internet est né des besoins de ses inventeurs, essentiellement des chercheurs et des informaticiens [<a href='#nb66' class='spip_note' rel='footnote' title='P.16' id='nh66'>66</a>], sans plan préconçu, mais avec une méthode égalitaire et méritocratique, nécessitant la mise en place de consensus et empêchant le contrôle du réseau par quelque acteur que ce soit. Cet ensemble de valeurs libertaires et solidaires est ancrée profondément dans les gênes du réseau. La notion de consensus, par exemple, qui a présidé à l'établissement des normes du réseau, se retrouve au coeur des principales réussites collaboratives du Web, trente à quarante ans plus tard [<a href='#nb67' class='spip_note' rel='footnote' title='P. 86-87' id='nh67'>67</a>]. La liberté de l'information et la liberté du code se retrouvent ici pour jeter les base d'un espace contributif puissant, dans lequel chacun peut apporter ses compétences, mais personne ne peut stopper le processus d'innovation. En cela, le droit est un élément décisif du modèle proposé par Internet : le logiciel libre et les licences creative commons constituent, de ce point de vue, des modèles. Cette démarche est favorable aux libertés individuelles et d'essence libertaire. Elle est compatible avec une autre tendance politique, le libéralisme. Ces deux mouvements se sont conjugués pour produire une alliance d'opportunité [<a href='#nb68' class='spip_note' rel='footnote' title='P. 28, p.32' id='nh68'>68</a>].</p> <p>Il n'est pas non plus possible de comprendre la “démocratie Internet” sans lumières sur la façon dont le réseau des réseaux est organisé. Car, contrairement à une opinion répandue, le Web n'est pas un immense sac dans lequel sont jetés quelques milliards de documents... L'auteur insiste, en effet, sur la forte hiérarchisation de l'information sur le Web. Il dénonce, au passage, les pamphlétaires et les journalistes pressés qui confondent accessibilité d'une page et visibilité de celle-ci. Dans l'océan des pages web, la hiérarchisation de celles-ci s'est imposée par la mise en place d'algorithmes d'essence démocratique, dont le parangon est le Page Rank de Google, qui donnent plus de visibilité aux pages qui sont les plus citées, les plus liées, les plus commentées. S'il n'est pas difficile de trouver des pages web choquantes et menaçantes pour la démocratie, celles-ci sont en général marginalisées par la hiérarchisation de l'information sur le réseau [<a href='#nb69' class='spip_note' rel='footnote' title='P. 42' id='nh69'>69</a>]. Cette pratique emprunte son modèle au monde scientifique, qui considère qu'un article cité par un chercheur est un article d'intérêt (modèle du <i>Science citation index</i><i> [<a href='#nb70' class='spip_note' rel='footnote' title='P. 43' id='nh70'>70</a>]</i>). Cependant, l'organisation des contenus du réseau par les moteurs de recherche semble prendre une tournure de plus en plus médiatique, en s'approchant des logiques de l'audimat et du plébiscite [<a href='#nb71' class='spip_note' rel='footnote' title='P. 95' id='nh71'>71</a>]. Cette tendance inquiétante pourrait être tempérée par le développement des “métriques communautaires” [<a href='#nb72' class='spip_note' rel='footnote' title='P. 96' id='nh72'>72</a>], mais celles-ci restent fragiles et le monde analogique a désormais pris position sur le réseau et entend rétablir un ordre dans lequel les médias et les plus grosses entreprises disposent de la plus imposante puissance de feu. De plus en plus, les poids lourds industriels reconquièrent sur le réseau les positions qu'ils n'ont jamais perdues dans le monde médiatique [<a href='#nb73' class='spip_note' rel='footnote' title='P. 97' id='nh73'>73</a>]. La puissance du modèle conversationnel apparaît cependant difficile à contrer : en 2005, les géants qu'étaient AOL ou Amazon ont commencé à reculer face aux nouveaux géants des contenus collaboratifs et des communautés numériques : YouTube, MySpace, Wikipedia et Facebook [<a href='#nb74' class='spip_note' rel='footnote' title='P. 54' id='nh74'>74</a>]. Ce mouvement a atteint en 2010 un point symbolique, puisque Google a cédé à Facebook la place de site le plus fréquenté du monde.</p> <p>Il reste que ces champions des contenus collaboratifs sont devenus de puissants acteurs industriels, qui traitent des données issues de centaines de millions d'individus, où les fondateurs d'Internet pourraient voir avec déception des “bavardages” remplacer la conversation [<a href='#nb75' class='spip_note' rel='footnote' title='P. 54' id='nh75'>75</a>] et des interactions rudimentaires remplacer l'argumentaire et la régulation procédurale [<a href='#nb76' class='spip_note' rel='footnote' title='P. 87' id='nh76'>76</a>]. Nombreux sont les pionniers du réseau qui considèrent le bouton “I like” de Facebook [<a href='#nb77' class='spip_note' rel='footnote' title='P. 80' id='nh77'>77</a>] comme le degré zéro de l'argumentation, signant la fin d'une aventure démocratique. La massification du public d'Internet va-t-elle les faire retourner à leur condition de foule [<a href='#nb78' class='spip_note' rel='footnote' title='P. 72' id='nh78'>78</a>] ou de public exclusivement nourri par les <i>gate keepers </i>traditionnels ? Ce serait compter sans “la force des coopérations faibles” [<a href='#nb79' class='spip_note' rel='footnote' title='P. 81' id='nh79'>79</a>]. Dominique Cardon explique en détail les mécanismes de l'exposition de soi, leurs motivations et la forme qui en découle [<a href='#nb80' class='spip_note' rel='footnote' title='P. 66' id='nh80'>80</a>] : “La communication privée en public est l'un des formes d'échange les plus originales qui soient apparues avec les réseaux sociaux de l'Internet (...) Cet étrange jeu théâtral, dans lequel les utilisateurs miment l'aparté tout en parlant au su et au vu des spectateurs potentiels, permet de parader devant eux (...) [ouvrant] une microscène” [<a href='#nb81' class='spip_note' rel='footnote' title='P. 63' id='nh81'>81</a>]. Ces “petites” conversations [<a href='#nb82' class='spip_note' rel='footnote' title='P. 68' id='nh82'>82</a>] finissent par croiser les “grandes” conversations et donner une forme nouvelle d'action collective, opportuniste, sans centre, volatile et puissante [<a href='#nb83' class='spip_note' rel='footnote' title='Exemples p.70 à 72 et p.82-83' id='nh83'>83</a>]. Ces mouvements ont inspiré la démocratie participative que les politiques veulent mettre au service de leurs candidatures. Mais ceux-ci ont bien du mal à reproduire en laboratoire ce qui émerge si spontanément là où on ne l'attend pas. Dominique Cardon y voit la manifestation d'une liberté des acteurs du réseau et un encouragement pour l'acceptation de la massification du celui-ci. Loin de croire que 100% des internautes contribuent à égalité aux contenus et à la vitalité du réseau, il rappelle la règle des 1/10/100 : une fraction de contributeurs est très active, une petite minorité participe régulièrement et la masse n'apporte pas de contribution décisive [<a href='#nb84' class='spip_note' rel='footnote' title='P.19' id='nh84'>84</a>]. Mais l'ouvrage répète avec force que les “participations minimes, comme la correction des fautes d'orthographe sur Wikipédia, la notation de la qualité des articles, voire <i>la présence silencieuse d'utilisateurs inactifs</i>, sont indispensables à la motivation des plus actifs” [<a href='#nb85' class='spip_note' rel='footnote' title='P.19. C'est moi qui souligne.' id='nh85'>85</a>]. C'est pourquoi il ne faut pas négliger ou mépriser les coopérations faibles. Il propose de considérer que le bouton “I like” est une des adaptations à la massification des usages, et qu'il contribuera, à sa mesure, au sein d'un dispositif contributif aux multiples formes, à l'organisation du grand “bazar” [<a href='#nb86' class='spip_note' rel='footnote' title='P. 77' id='nh86'>86</a>] qu'est le Web. Internet constitue une opportunité démocratique. Il doit aujourd'hui négocier le virage de la massification sans changer de nature, c'est-à-dire évoluer sans perdre ses qualités créatives et ses principes égalitaires initiaux.</p> <p><span class='spip_document_2184 spip_documents spip_documents_center'> <img src='http://homo-numericus.net/IMG/jpg/Cardon.jpg' width="100" height="146" alt="" /></span></p> <p><strong><a href="http://www.amazon.fr/gp/product/2021026914?ie=UTF8&tag=homonumericus-21&linkCode=as2&camp=1642&creative=19458&creativeASIN=2021026914" class='spip_out' rel='external'>La démocratie Internet. Promesses et limites, Dominique Cardon, La République des idées, Seuil, 2010, 101 p.</a></strong></p> 2010-10-10T09:36:08Z text/html fr Les Liaisons numériques, par Antonio Casilli http://www.homo-numericus.net/spip.php?breve1006 2010-09-28 19:30:15 <p>Les liaisons numériques est un livre que devraient lire d'urgence tous ceux qui s'interrogent réellement sur le type de société vers laquelle nous emmène la révolution numérique et souhaitent se défaire de tout le chapelet de préjugés qui en encombrent la pensée.</p> <p><span class='spip_document_2178 spip_documents spip_documents_left' style='float:left; width:150px;'> <img src='http://homo-numericus.net/IMG/jpg/liaisons_numeriques.jpg' width="150" height="150" alt="" /></span></p> <p>L'ouvrage d'Antonio Casilli a plusieurs grands mérites : tout d'abord, il prend à bras le corps les trois grandes interrogations qui structurent en permanence les débats du moment sur les nouvelles technologies :</p> <p><img src="http://homo-numericus.net/squelettes-dist/puce.gif" width="8" height="11" class="puce" alt="-" /> celles-ci se déploient-elle dans un espace à part, un « cyberespace » détaché de l'espace physique et donc sans réelle répercussion sur le « monde réel » ? <br /><img src="http://homo-numericus.net/squelettes-dist/puce.gif" width="8" height="11" class="puce" alt="-" /> la « dématérialisation » qui les accompagne est-elle le symptôme d'un oubli voire d'une véritable haine du corps qui viendrait en quelque sorte en réaction extrême au culte du corps que l'on trouve ailleurs ? <br /><img src="http://homo-numericus.net/squelettes-dist/puce.gif" width="8" height="11" class="puce" alt="-" /> et surtout, ces technologies sont-elles une menace sur le lien social, comme l'affirmait Philippe Breton, ou au contraire, représentent-elles une « nouvelle sociabilité » comme l'avance sous forme interrogative le sous-titre des <i>Liaisons numériques</i>.</p> <p>L'autre grand mérite de cet ouvrage est d'apporter des réponses à ces questions essentielles, non pas de manière impressionniste, avec subjectivité, comme on le voit souvent, mais en s'appuyant sur de nombreuses études réalisées par l'auteur, sociologue à l'EHESS, ou publiées dans des revues de sociologie ou de psychologie sociale.</p> <p>Enfin, il dépasse brillamment l'antinomie classique dans laquelle on se trouve lorsqu'on traite des innovations technologiques : a-t-on affaire à une rupture radicale, à quelque chose d'inouï et d'incomparable à tout ce qu'on a connu jusque là, ou reste-t-on dans la continuité historique et la situation du « tout change pour que rien ne change » ? Ce que fait très bien comprendre <i>Les liaisons numériques</i>, c'est que cette question est justement antinomique. Sur chacune des trois questions abordées, Antonio Casilli réussit à caractériser, à qualifier, le type d'espace, le type de corps, le type de relation sociale qui sont en train d'émerger des ces « nouveaux » usages qui sont à la fois inédits, et en même temps, c'est la thèse principale du livre, profondément inscrits dans la continuité des pratiques existantes : Ainsi du cyberespace, ou plutôt, comme l'indique de manière subtile le titre de cette première partie : <i>des</i> cyberespaces.</p> <p> L'auteur débute son argumentation par une approche originale : plutôt que d'évoquer d'entrée la notion d'espace virtuel, il s'interroge sur la manière dont les outils informatiques occupent l'espace physique. Ainsi, en soixante ans de miniaturisation, il montre comment l'ordinateur, de dimension suffisamment imposante à ses débuts pour être cantonné dans les caves des installations militaires, a progressivement colonisé tout l'espace – grâce précisément à sa miniaturisation – et singulièrement l'espace domestique où il est aujourd'hui omniprésent. Ce faisant, il a introduit au cœur des foyers et de la vie quotidienne de la plupart des gens ce qu'il faut bien appeler un espace virtuel tant les interfaces, le vocabulaire et les processus qui caractérisent les usages des technologies numériques sont saturées de références spatiales : depuis les métaphores du <i>surf</i> et de la « <i>home page</i> » que l'on trouve sur le Web jusqu'aux cybermondes comme Second Life en passant par les communautés virtuelles comme Cyworld, Antonio Casilli montre, par une multitude d'exemples très variés comment ces espaces construisent des relations sociales particulières, où le don trouve souvent une place importante. Mais ces espaces virtuels, pour singulier qu'ils soient, sont-ils pour autant totalement autonomes ? Non montre l'auteur, car ils prolongent souvent, ou sont articulés avec des relations sociales qui s'établissent dans l'espace physique, que ce soit sur la base de relations de voisinage, scolaires pour les adolescents, ou de travail. Les conséquences de cette intrication des espaces est claire : la singularité des relations sociales qui s'établissent dans les espaces virtuels ajoutée à leur articulation avec l'espace physique aboutit à une transformation effective des relations sociales classiques comme le montre par exemple la longue analyse qu'Antonio Casilli consacre aux sites politiques militants.</p> <p>La seconde partie des <i>Liaisons numériques</i> est passionnante, car elle repose sur une analyse particulièrement subtile des relations au corps qui s'établissent dans les usages numériques. Ce que l'on retient de cette analyse, c'est que cette relation ne peut être définie de manière univoque. Le fameux « oubli du corps » représenté par la figure du <i>hacker</i> peu soucieux d'hygiène corporelle et débraillé est en réalité vite déplacé. Dans nombre de ces usages, le corps est bien présent et fait même l'objet d'une attention toute particulière. Ainsi, à travers les exemples des corps virtuels dans Second Life, du mouvement des extropiens, des expérimentations de l'artiste Stelarc ou des sites de rencontres sexuelles, c'est au contraire le désir d'un corps projeté, augmenté, amélioré et plus performant qui se révèle. Parallèlement, le foisonnement d'avatars sur les plateformes de réseaux sociaux, la multiplication des photos personnelles qui y abondent sont autant de traces qui rendent présent le corps dans les réseaux informatiques. On comprend très bien, à lire ces analyses, que la théorie de la disparition du corps repose sur une définition erronée de celui-ci : le corps n'est pas une simple masse de chair, mais est d'abord la projection d'une identité, d'une représentation de soi. Antonio Casilli nous fait dès lors très bien comprendre comment les technologies numériques en réseau participent désormais de la construction de cette représentation corporelle de soi.</p> <p>L'autre question qui traverse ce chapitre est celle de l'assujettissement du corps aux professions médicales. A travers une évocation des sites et des forums de patients atteints de diverses maladies ou handicaps, on voit bien comment Internet joue le rôle d'une technologie « capacitante », c'est-à-dire donnant au malade une autonomie dans sa vie quotidienne et par rapport aux traitements médicaux, qu'il n'avait pas jusque là. Le cas des sites favorisant l'anorexie, sur lesquels Antonio Casilli avait déjà publié plusieurs études, fait l'objet d'une longue description. Ce cas est intéressant parce qu'il illustre bien les difficultés d'un contrôle légal de l'expression sur Internet. Ces sites font en effet normalement l'objet d'une interdiction en France parce qu'ils font l'apologie de l'anorexie. Ils représentent pourtant un mouvement culturel réel, une forme d'expression en réaction aux excès de la société de consommation notamment. S'ils sont interdits, c'est parce que l'anorexie met en danger à terme celui qui la pratique et peut provoquer sa mort. Pourtant argumente l'auteur, en interdisant cette forme d'expression, on contribue à la rendre clandestine et hors de contrôle. Il montre de manière très convaincante que ces sites constituent au contraire des lieux de régulation où par l'entraide et les conseils, les adeptes de ces pratiques vont apprendre à contrôler leur comportement ou à recourir à une assistance médicale en cas de besoin.</p> <p>Au terme de l'ouvrage, et après de nouvelles analyses sur la manière dont les relations entre individus s'établissent dans les réseaux sociaux, la conclusion vient presque d'elle-même : les technologies numériques ne détruisent pas les relations de proximité – locales – et ont même tendance à les entretenir voir à les renforcer. Mais en même temps, elles permettent à des relations plus faibles de s'établir, entre des individus qui ont peu de points communs. Ces liens faibles, qui peuvent être mobilisés dans certaines circonstances, relient les communautés entre elles et permettent aux idées et aux modèles de circuler à une échelle plus globale. Les liaisons numériques sont donc « glocales », à la fois fortes et faibles, ce qui leur donne une remarquable plasticité. Ce modèle émergent de relations qui est différent à la fois du modèle communautaire et en même temps du modèle de société atomisée sur l'opposition desquels s'est construite la sociologie classique implique des modes de régulation eux aussi particulier (par sanction faible de l'écart à la norme par exemple) et des modes de construction de la vérité qui mobilisent le consensus. C'est par un très beau conte moral qu'Antonio Casilli termine son ouvrage et résume son propos, un conte venu de la tradition afro-brésilienne et dont la métaphore symbolise de manière éclairante les ambigüités de la communication et du vivre-ensemble à l'ère numérique.</p> <p><a href="http://www.amazon.fr/gp/product/202098637X?ie=UTF8&tag=homonumericus-21&linkCode=as2&camp=1642&creative=19458&creativeASIN=202098637X">Casilli, Antonio A. Les liaisons numériques : Vers une nouvelle sociabilité ? Seuil, 2010. </a></p> 2010-09-29T02:30:15Z text/html fr La démocratie électronique est-elle une illusion ? http://www.homo-numericus.net/spip.php?breve1005 2010-09-20 15:19:59 <p>Très tôt dans son développement, Internet fut identifié comme le signal d'une nouvelle jeunesse pour la démocratie. Les réseaux électroniques furent alors identifiés comme une agora permettant à l'ensemble de la population de participer activement à la vie de la nation. Si le thème de la nouvelle Athènes fut essentiellement développé aux Etats-Unis où il rencontrait le mythe fondateur de la République jeffersonienne, il rencontra aussi en Europe et en France des échos importants. L'idée selon laquelle Internet allait provoquer un épanouissement démocratique s'est exprimée de plusieurs manières : e-gouvernement puis gouvernement 2.0, administration électronique, cyber-activisme, « empowerement » des groupes de représentation d'intérêts, théories de l'espace public en ligne, etc.</p> <p>Vues aujourd'hui d'un pays qui connaît une régression rapide et brutale de son cadre démocratique, les textes écrits il y a quelques dix ou quinze ans prophétisant l'avènement d'un nouvel âge politique portent avec eux une charge quelque peu ironique. Où semblent donc passées ses forces nouvelles qui allaient bousculer l'ancien monde ? Qu'est devenue l'émancipation citoyenne permettant à tout un chacun de participer à la grande conversation nationale voire internationale et espérer voir son avis pris en compte ?</p> <p>C'est aux Etats-Unis encore une fois que la question a été rouverte le plus récemment. Lors de sa campagne électorale, le candidat Obama s'est en effet illustré doublement par, d'un côté un recours massif aux nouvelles technologies et en particulier <a href="http://www.tnova.fr/images/stories/groupes-de-travail/006-mission-us/terranova-rapportmissionus.pdf" class='spip_out' rel='external'>aux réseaux sociaux pour mobiliser son électora</a>t [<a href='#nb87' class='spip_note' rel='footnote' title='Ferrand, Olivier. Moderniser la vie politique : innovations américaines, (...)' id='nh87'>87</a>], et aussi par la promesse faite à la nation d'une transparence, d'un responsabilité, d'une ouverture nouvelle de son gouvernement, s'il était élu, aux citoyens ordinaires qui se sentent traditionnellement très éloignés de ce qui peut se passer à Washington. Et de fait, le début de son mandat et la mise en place de son administration ont été marqués par <a href="http://www.wired.com/politics/onlinerights/magazine/17-02/ff_obama?currentPage=all." class='spip_out' rel='external'>plusieurs signaux forts</a> [<a href='#nb88' class='spip_note' rel='footnote' title='Ratcliff, Evan. “The Wired Presidency : Can Obama Really Reboot the White (...)' id='nh88'>88</a>] : l'ouverture de sites participatifs, la nomination d'une nouvelle génération issue de la Silicon Valley à des postes de responsabilité, mais surtout l'initiative <a href="http://www.data.gov/" class='spip_out' rel='external'>Data.gov</a> impliquant que les administrations fédérales ouvrent largement leurs bases de données au public non seulement pour qu'elles puissent être consultées, mais aussi manipulées, exploitées, rediffusées par l'intermédiaire d'interfaces de programmation ouvertes.</p> <p>Deux ans après l'arrivée de Barrack Obama au pouvoir, le sommet <a href="http://www.gov2summit.com/gov2010" class='spip_out' rel='external'>Gov 2.0</a> qui s'est déroulé à Washington au début du mois de septembre a été l'occasion pour un certain nombre d'observateurs de revenir sur cette première période du mandat présidentiel. Le constat posé par Ellen Miller en particulier est finalement peu flatteur : malgré les promesses et les réalisations effectives, le bilan est un peu maigre et <a href="http://radar.oreilly.com/2010/09/the-prospects-for-an-open-gover.html" class='spip_out' rel='external'>la révolution attendue n'a pas vraiment eu lieu</a> [<a href='#nb89' class='spip_note' rel='footnote' title='Howard, Alex. “We're in open government's beta period.” O'Reilly Radar, (...)' id='nh89'>89</a>]. Sans doute ne suffit-il pas d' »ouvrir les données » pour qu'elle donnent prise à une réelle participation citoyenne. De son côté Aneesh Chopra, responsable de la politique technologique de l'administration Obama (<i>Chief </i><i>Technology Officer</i>) promet une nouvelle étape de développement de l'open gouvernement : après l'ouverture des données, c'est sur <a href="http://radar.oreilly.com/2010/09/2010-is-the-year-of-participat.html" class='spip_out' rel='external'>les réseaux sociaux et les plateformes participatives</a> qu'il mise désormais, apportant le dispositif complémentaire qui manquait certainement [<a href='#nb90' class='spip_note' rel='footnote' title='Howard, Alex. “2010 is the year of participatory platforms.” O'Reilly Radar, (...)' id='nh90'>90</a>].</p> <h3 class="spip">Le cas Wikileaks</h3> <p>Mais peut-être les propos échangés au cours de ce type de sommets sont-ils trop lénifiants. Car le réel défi qui est aujourd'hui posé à l'initiative open gouvernement de l'administration Obama ne se situe pas vraiment à ce niveau. Elle repose plutôt dans la question de savoir s'il est possible de faire confiance à un pouvoir, quel qu'il soit, lorsqu'il fait la promesse d'organiser sa propre transparence. Car cette promesse se heurte nécessairement à quelques limites. Ces limites, c'est bien entendu l'initiative Wikileaks qui les met en lumière en reprenant à son compte l'impératif de transparence du pouvoir, mais de manière beaucoup plus radicale. Rappelons que Wikileaks est <a href="http://owni.fr/2010/09/13/les-dix-theses-de-wikileaks/" class='spip_out' rel='external'>une organisation militante internationale offrant aux « lanceurs d'alerte » une plateforme hautement sécurisée qui leur permette de déposer en tout confiance les documents qu'ils souhaitent faire « fuiter »</a> [<a href='#nb91' class='spip_note' rel='footnote' title='Lovink, Geert, and Patrice Riemens. “Les dix thèses de WikiLeaks.” OWNI, (...)' id='nh91'>91</a>]. Derrière la personnalité haute en couleurs de Julian Assange sur laquelle se focalisent les médias, Wikileaks est animé pas un collectif de bénévoles qui se chargent de maintenir la plateforme, mais aussi de tenter de recouper et donc de valider les informations qui y sont soumises.</p> <p> Wikileaks s'est fait connaître du grand public pour avoir d'abord diffusé une vidéo filmant le mitraillage par un hélicoptère américain de civils irakiens pris à tort pour des insurgés et qui se sont révélés être par la suite des journalistes de l'agence Reuters. Leur seconde exploit fut <a href="http://owni.fr/2010/07/27/warlogs-la-nouvelle-guerre-information/" class='spip_out' rel='external'>la diffusion d'une masse considérable de documents classé confidentiel défense</a> [<a href='#nb92' class='spip_note' rel='footnote' title='Dufresne, David. “Warlogs : la nouvelle guerre de l'information.” OWNI, (...)' id='nh92'>92</a>] en provenance des troupes de l'OTAN en Afghanistan, faisant brutalement apparaître une situation militaire beaucoup plus dégradée que les autorités ne l'avouaient jusqu'alors. L'acharnement avec lequel le gouvernement américain tente d'étouffer Wikileaks et ses révélations fracassantes ne peut que relativiser la portée du slogan <a href="http://www.whitehouse.gov/open" class='spip_out' rel='external'><i>open gouvernement</i></a><a href="http://www.whitehouse.gov/open" class='spip_url spip_out' rel='external'>http://www.whitehouse.gov/open</a>qu'il promeut par ailleurs.</p> <p>Wikileaks porte le flambeau de la transparence politique et de la démocratie à l'échelle mondiale. Mais quelle est la portée réelle de son action ? La question a été peu abordée. La plupart des commentateurs, en France en tout cas, parce que ce sont des journalistes, se sont concentrés sur les questions d'ordre professionnel que cette initiative leur pose. Il reste que les effets concrets sur les politiques des Etats des révélations publiées par Wikileaks semblent peu importants. On a pu faire remarquer par exemple que les masses de données rendues publiques ont été peu exploitées réellement et n'ont pas véritablement surgir de débat public particulièrement vif aboutissant à un infléchissement significatif de telle ou telle politique publique. Et il n'y a rien de bien étonnant à cela, à bien y réfléchir. Car l'espace public n'est pas un environnement amorphe réagissant de la même manière à tous types d'informations. Il est l'objet de ce qu'on qualifie de « cadrage médiatique » qui structure et hiérarchise les sujets de discussion dans cet espace. Il est par ailleurs traversé de forces politiques qui exploitent ou non les informations qui y circulent afin d'améliorer leur position concurrentielle dans l'arène politique. Autrement dit, croire qu'une initiative comme Wikileaks peut à elle seule changer la situation politique est sans doute faire preuve d'une certaine naïveté : pour que les informations que diffuse Wikileaks diffuse sur Internet aient un impact politique, il faut qu'elle entrent en résonance avec le cadrage opéré par les médias, et qu'à l'intérieur de ce cadrage leur exploitation serve les intérêts de forces politiques réelles. L'exemple de Wikileaks explique très bien pourquoi, vingt ans après, les espoirs de révolution démocratique qui ont été placés dans Internet ont été déçus : Internet est un espace dispersé, qui en raison de sa structure même, ne peut connaître de focalisation universelle de l'attention sur un problème dont la résolution change un rapport de forces. Médiatiquement, Internet fonctionne comme un « ailleurs » d'où proviennent de nombreuses informations. Ces informations ne peuvent être lestées d'un poids et d'une efficace politique que si elles transitent dans un espace public traditionnel, focalisé et structuré par des rapports de force. Le contre-exemple sur lequel Benoît Thieulin <a href="http://www.temps-reels.net/blog/rebooting-sweden-comment-une-jeune-bloggeuse-suedoise-bouleverse-le-deroulement-de-la-campagne-" class='spip_out' rel='external'>est revenu récemment sur le site</a><a href="http://www.temps-reels.net/blog/rebooting-sweden-comment-une-jeune-bloggeuse-suedoise-bouleverse-le-deroulement-de-la-campagne-" class='spip_out' rel='external'><i>Temps Réels</i></a> illustre parfaitement cette mécanique [<a href='#nb93' class='spip_note' rel='footnote' title='Thieulin, Benoit. “Rebooting Sweden ? Comment une jeune bloggeuse suédoise (...)' id='nh93'>93</a>]. Il s'agit d'un incident qui s'est déroulé lors de la dernière campagne électorale en Suède, dont le sujet principal portail sur la réforme de l'assurance maladie. On a pu y voir une jeune blogueuse jouer un rôle non négligeable dans ce débat après avoir publié un billet racontant comment se mère, gravement malade a vu ses allocations brutalement supprimées par le gouvernement. Son récit, repris dans la presse nationale, est entré en résonance avec le débat principal de la campgne en cours : la réforme de l'assurance-maladie.</p> <h3 class="spip">Des citoyens auto-organisés</h3> <p>S'il semble donc bien établi que l'impact des nouvelles technologies sur les structures traditionnelles de pouvoir est limité, d'autres avancent une autre proposition, plus subtile : il s'agit de penser que les pratiques sociales sur le réseau, les multiples échanges qui s'y déroulent, que ce soit dans les forums de discussion, les communautés virtuelles ou les réseaux sociaux portent en eux un modèle de gouvernance authentiquement démocratique qui constitue une alternative en soi aux pratiques politiques dominantes. Par certains aspects, cette proposition pourrait rappeler l'ancien défi de l'indépendance du cyberespace, mais il s'agit en réalité de tout autre chose. Il s'agit plutôt de comprendre comment à un niveau local, les communautés virtuelles qui se rassemblent sur Internet élaborent spontanément des règles de vie commune, des procédures de résolution de conflits et des modes de régulation qui en font des espaces démocratiques limités certes, mais effectifs et vivants. C'est le sens en tout cas de l'article récemment publié par Sylvain Firer-Blaess à propos de <i>Wikipédia</i> où il considère les règles dont les « wikipédiens » se sont dotés comme <a href="http://homo-numericus.net/spip.php?article295" class='spip_out'>un modèle de démocratie électronique</a> [<a href='#nb94' class='spip_note' rel='footnote' title='Firer-Blaess, Sylvain. “Wikipédia : exemple à suivre pour une possible (...)' id='nh94'>94</a>].</p> <p>A ceux qui pourraient penser que ces formes nouvelles d'auto-organisation horizontales typiques du réseau n'ont pas la capacité d'en sortir pour trouver leur champ d'application dans l'environnement physique liront avec profit <a href="http://globalvoicesonline.org/2010/08/30/russia-online-cooperation-as-an-alternative-for-government/" class='spip_out' rel='external'>l'article que Gregory Asmolov a récemment publié sur le portail</a><a href="http://globalvoicesonline.org/2010/08/30/russia-online-cooperation-as-an-alternative-for-government/" class='spip_out' rel='external'><i>Global Voice</i></a><i>s</i><i> [<a href='#nb95' class='spip_note' rel='footnote' title='Asmolov, Gregory. “Russia : Online Cooperation as an Alternative for (...)' id='nh95'>95</a>]</i>. Il montre comment les blogueurs se sont mobilisés de manière très efficace contre les incendies qui ont ravagé la Russie au cours de l'été et ont, dans les faits, suppléé à un gouvernement central apparemment impuissant et davantage soucieux de son image que des résultats réels de son action.</p> <p>Ces mouvements par lesquels les individus prennent en main leur destin dans les espaces virtuels ou physiques, c'est ce que le sociologue Dominique Cardon appelle la « démocratie Internet [<a href='#nb96' class='spip_note' rel='footnote' title='Cardon, Dominique. La démocratie Internet : Promesses et limites. Seuil, (...)' id='nh96'>96</a>]. Spécialiste avec Fabien Granjeon de <a href="http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mat_0769-3206_2005_num_79_1_1036" class='spip_out' rel='external'>« l'Internet militant »</a> [<a href='#nb97' class='spip_note' rel='footnote' title='Granjon, Fabien. “L'Internet militant. Entretien avec Fabien Granjon.” (...)' id='nh97'>97</a>], observateur des pratiques de socialisation sur les réseaux [<a href='#nb98' class='spip_note' rel='footnote' title='Cardon, Dominique. Sociogeek, identité numérique et réseaux sociaux. FYP (...)' id='nh98'>98</a>], et auteur lui aussi récemment d'une étude sur Wikipédia [<a href='#nb99' class='spip_note' rel='footnote' title='Cardon, Dominique, and Julien Levrel. “La vigilance participative. Une (...)' id='nh99'>99</a>], le chercheur pense au final qu'Internet est porteur d'une vertu émancipatrice pour le public.</p> <p>Tout le public ? Certainement pas, affirme Cyrille Franck. En dénonçant une <a href="http://www.mediaculture.fr/2010/09/04/nouveaux-medias-l'irruption-d'une-nouvelle-classe-dominante/" class='spip_out' rel='external'>« nouvelle classe de dominants »</a> [<a href='#nb100' class='spip_note' rel='footnote' title='Franck, Cyrille. “Nouveaux médias : une nouvelle classe de dominants.” (...)' id='nh100'>100</a>] qui établit les bases de son pouvoir sur la maîtrise des réseaux sociaux et plus largement des technologies numériques, le blogueur revient opportunément sur la réalité d'une fracture numérique persistante qui ne se manifeste pas seulement sous la forme d'un défaut d'équipement, mais aussi et le plus souvent d'un défaut de maîtrise de ces technologies. Le trait est certes un peu grossi mais il a le mérite de pointer les limites du modèle méritocratique qui parcourt les communautés virtuelles sur Internet : celui-ci est inefficace à l'égard de ceux qui sont dépourvus des ressources les plus élémentaires, matérielles et symboliques pour tirer parti des moyens d'expression qui se trouvent à leur disposition.</p> <h3 class="spip">Figures de la citoyenneté numérique</h3> <p>La « démocratie Internet » restera-t-elle un phénomène minoritaire ou sera-t-elle portée par un mouvement authentiquement populaire ? C'est finalement <a href="http://www.internetactu.net/2009/11/27/pdf-europe-e-gov-vs-we-gov-collaboration-ou-conflit/" class='spip_out' rel='external'>sur la question de la participation</a> [<a href='#nb101' class='spip_note' rel='footnote' title='Guillaud, Hubert. “PDF Europe : e-gov vs. we-gov, collaboration ou conflit (...)' id='nh101'>101</a>] que se situe un des enjeux importants de sa capacité à transformer à la fois le jeu politique et les rapports sociaux. Le tableau des conditions de possibilité d'une démocratie électronique semble presque complet lorsqu'on y ajoute une appropriation massive par le public des technologies d'expression publique sur le Réseau. Les nombreuses initiatives, publiques et privées – offres de formation, espaces publics numériques, plateformes de blogs, structures d'aides aux utilisateurs, membres actifs des communautés virtuelles assument une responsabilité de premier plan dans ce mouvement. Assurément, le rôle que jouent ces « <a href="http://blog.homo-numericus.net/article10660.html" class='spip_out' rel='external'>figures de la citoyenneté numérique</a> » est loin d'être suffisamment reconnu.</p> 2010-09-20T22:19:59Z text/html fr