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Internet, un tournant ?

lundi 13 septembre 2010

Depuis les débuts de son histoire, Internet a connu bien des évolutions, voire de nombreuses révolutions internes. Certains auteurs ont même placé cette histoire sous le signe de la « révolution permanente ». Au delà du flux continuel d’innovations qui la caractérise, on peut cependant y déceler deux grands moments historiques depuis sa création au début des années 80.

- C’est d’abord l’explosion commerciale et grand public au milieu des années 90 avec l’arrivée des navigateurs graphiques.
- Puis le phénomène du Web 2.0 après l’explosion de la bulle Internet.

Depuis plusieurs années, les commentateurs tentent de deviner et d’annoncer la prochaine révolution qui secouera le Réseau. Certains parient sur le Web sémantique qui permettra de passer de l’information à la donnée et verra le développement de traitements automatiques permettant de générer des contenus pertinents. D’autres parlent de « l’Internet des objets » qui verraient les machines communiquer entre elles de manière autonome au sein d’un gigantesque réseau pervasif où cyberespace et espace physique seraient indissolublement liés. Les deux réunis sont souvent annoncés comme posant les fondement d’un « Web 3.0 » à venir [1].

Sachant qu’aucune des deux révolutions précédentes n’ont été prédites ou annoncées, il convient sans doute de relativiser la fiabilité de telles prédictions. Alors : quand aura lieu le prochain tournant, et quelle direction prendra-t-il ? A lire les publications de presse les plus récentes et les nombreux commentaires des derniers mois, il semble bien que le moment soit arrivé :

La mort du Web

Ce qui est annoncé, c’est d’abord la « mort du Web » [2]. Chris Anderson, le célèbre rédacteur en chef du magazine Wired qui donne le ton, depuis ses origines, des débats en cours sur l’évolution des technologies numériques, a jeté un pavé dans la mare cet été en donnant ce titre à son éditorial.

Pour Anderson, le Web, en raison de son caractère décentralisé voire anarchique, n’a jamais réussi à permettre aux producteurs de contenus et de services de construire un modèle économique viable. Les difficultés bien connues de l’édition musicale, de la presse, de l’édition de livres en sont le témoignage. Banalisation des applications, succès populaire du Web, et même du Web comme plateforme dans sa version 2.0, l’époque que nous venons de vivre brille, paraît-il, de ses derniers feux. La multiplication des appareils mobiles (ie l’iPhone), et le développement conjoint des réseaux sociaux « fermés » (ie Facebook) constituent deux forces puissantes de développement des usages en dehors du Web. Ils offrent surtout aux développeurs d’applications et aux producteurs de contenus une infrastructure qui leur permet de monétiser auprès du public leur offre commerciale.

L’article d’Anderson, contestable, a suscité de nombreux débats dans divers médias. Au delà de la validité de ses arguments, on ne peut que constater qu’il rejoint d’autres articles annonçant eux aussi des changements majeurs. C’est le cas de l’article de Michael Hirschorn [3] qui insiste quant à lui plutôt sur la stratégie de verrouillage mise en oeuvre par Apple via ses matériels mobiles, sa boutique iTunes, mais surtout le système App Store, puisque les conditions permettant aux développeurs d’y proposer leurs applications sont drastiques. La firme à la pomme a d’ailleurs dû faire machine arrière récemment [4], sous la menace d’une enquête en concurrence déloyale de la commission du commerce américain.

Dans ce cas de figure, la sortie du Web est synonyme d’une clôture technologique considérable puisque le fabricant de matériel fournit aussi le système informatique qui anime la machine (iOS), contrôle les applications qui y sont autorisées et censure les contenus qui sont délivrés par leur intermédiaire. On troque donc un système ouvert où chaque niveau (machine, OS, applications, réseaux, contenus) a son autonomie et interagit avec les autres niveaux suivant des standards ouverts, pour un système intégré verticalement, maîtrisé par un seul opérateur.

Une hirondelle ne fait pas le printemps. Si Apple était le seul acteur à agir en ce sens, le doute serait permis sur la portée réelle de sa stratégie sur l’ensemble de son environnement. Mais d’autres éléments doivent être pris en considération, à commencer par l’évolution du comportement des gouvernements nationaux et des opérateurs de télécommunication.

Filtrage d’Internet et neutralité des réseaux

Côté gouvernements, c’est la tentation de filtrage de l’Internet qui se généralise. Cette forme de contrôle que l’on croyait réservée aux pays non démocratiques comme la Chine ou la Tunisie, séduit de plus en plus de démocraties occidentales : l’Australie s’y essaye [5], et la France, qui prépare une nouvelle loi sur la sécurité, s’apprête à adopter ce système [6]. Comme le font remarquer de nombreux observateurs, la restriction d’usage de ce type de technologie sur les contenus pédopornographiques est sans doute seulement temporaire et son utilisation prochaine à la lutte contre le piratage des contenus culturels sous droit d’auteur ne fait aucun doute. Le magazine en ligne ReadWriteWeb France a récemment jeté la lumière [7] sur des discussion secrètes en cours entre les différentes parties prenantes sur ce sujet.

Dernier pilier de l’Internet tel que nous le connaissons : la neutralité des réseaux est aujourd’hui ouvertement remise en cause de tous côtés. En France, le rapport rendu récemment par le secrétariat au développement de l’économie numérique après une vaste consultation pourtant, a suscité de nombreuses critiques. Benjamin Bayard, le bouillonnant président du petit fournisseur d’accès associatif FDN s’est en effet illustré par une lecture pour le moins décapante du rapport [8].

Aux Etats-Unis, dans le cadre d’une consultation lancée par la FCC, le régulateur fédéral des télécommunication, l’opérateur téléphonique Verizon et Google ont proposé une définition très restrictive de cette fameuse neutralité, en la réservant au réseau filaire et en la truffant d’exceptions selon ses détracteurs [9]. En un mot, en France comme aux Etats-Unis, les débats en cours semblent ouvrir la porte du filtrage des contenus comme des protocoles par les opérateurs. Ainsi, pour résumer sa ligne de d éfense, Nathalie Kosciusko-Morizet eut ce mot révélateur : « la neutralité de l’Internet est un principe plutôt qu’un credo » [10]. La messe semble être dite.

Le débat sur la neutralité des réseaux est à la fois technique et abstrait. Il n’évoque pas grand-chose aux utilisateurs tant qu’ils n’en perçoivent pas les conséquences en terme d’usages. Or, c’est justement ce que permet, selon le journaliste Fabrice Epelboin, le rachat de Deezer par l’opérateur Orange. Cette entreprise qui propose un service d’écoute de musique en streaming, voit en effet désormais son offre intégrée au sein de forfaits téléphoniques spéciaux et donc plus chers : si ceux-ci limitent la quantité de données que peut échanger un abonné, dans les forfatis « Deezer », la musique en streaming provenant de ce service n’est pas comptabilisée. Pour Epelboin, c’est une sorte de licence globale privatisée dont on voit ici l’émergence, et donc l’application à l’Internet classique n’est qu’une question de temps [11].

Un avenir ouvert

Développement de la distribution payante de contenus au sein d’applications fermées, généralisation du filtrage de l’Internet au niveau des fournisseurs d’accès, menaces sur la neutralité du réseau, autant d’éléments d’une remise en cause très profonde de la structure de l’Internet unifié que nous connaissons aujourd’hui et qui permettent à The Economistde prédire son éclatement en plusieurs réseaux, cloisonnés, sous contrôle et de moins en moins interopérables [12].

L’ensemble de ces analyses, accumulées en si peu de temps semblent confirmer l’hypothèse qu’Internet serait en train de vivre un nouveau tournant de son histoire, qu’il faut interpréter comme une sorte de normalisation, de retour à la situation précédente et de fin de l’utopie. Hypothèses séduisante, mais qu’il faut relativiser en la resituant dans la continuité historique ; car contrairement à ce qu’on pourrait croire, le débat n’est pas nouveau. Il est même rejoué à chaque évolution importante : l’ouverture d’un réseau jusqu’alors essentiellement académique au grand public via l’interconnexion avec AOL par exemple, puis l’explosion de l’Internet commercial à partir de 1995, puis les grandes manoeuvres des « media borg » autour de 2000 sur le thème de la convergence numérique furent à chaque fois analysées comme la fin probable d’une utopie politique et son absorption dans la normalité marchande d’une société de consommation sous contrôle du « big business ». A contrario, le développement de Usenet et des BBS, l’efflorescence des sites Web, l’explosion du Web 2.0 furent interprétés comme autant de symptômes d’une vivacité de cet idéal politique d’autonomie et de liberté.

Tout se passe donc comme si les tensions dont nous sommes témoins aujourd’hui témoignaient d’une structure récurrente de développement historique de l’Internet, construite sur cette tension même. De cette récurrence on ne peut déduire de futur certain pour le Réseau, ni d’un côté, ni de l’autre. Peut-être faut-il au rebours en déduire une incertitude consubstantielle à cette histoire : la normalisation définitive que les pessimistes annoncent régulièrement n’a pas eu lieu jusqu’à présent. Mais la révolution globale et le basculement généralisé vers une démocratie renouvelée par Internet que d’autres prédisent depuis longtemps n’est toujours pas visible. Sans doute est-ce parce qu’en la matière, rien n’est inéluctable, contrairement à ce que disent les uns et les autres. Le futur de l’Internet est ouvert et c’est à nous d’en décider.


[1Cavazza, Fred. “Web Squared, transition vers le web 3.0 ou nouveau paradigme ?.” FredCavazza.net, July 24, 2009. http://www.fredcavazza.net/2009/07/24/web-squared-transition-vers-le-web-30-ou-nouveau-paradigme/.

[2Anderson, Chris. “The Web Is Dead. Long Live the Internet | Magazine.” Wired, August 17, 2010. .

[3Hirschorn, Michael. “Closing the Digital Frontier.” The Atlantic, July 1, 2010. http://www.theatlantic.com/magazine/archive/2010/07/closing-the-digital-frontier/8131/.

[4Perez, Sarah. “Apple Relaxes Restrictions on Mobile App Development.” ReadWriteWeb, September 9, 2010. http://www.readwriteweb.com/archives/apple_relaxes_restrictions_on_mobile_app_development.php.

[5Leloup, Damien. “L’Australie s’apprête à filtrer Internet - Technologies.” Journal. Le Monde.fr, February 1, 2009. http://www.lemonde.fr/technologies/article/2009/01/02/l-australie-s-apprete-a-filtrer-internet_1137146_651865.html#xtor=RSS-3208.

[6Auffray, Christophe. “Loppsi 2 : le Sénat confirme le rôle de l’autorité administrative dans le filtrage Web.” Zdnet, September 9, 2010. http://www.zdnet.fr/actualites/loppsi-2-le-senat-confirme-le-role-de-l-autorite-administrative-dans-le-filtrage-web-39754471.htm.

[7Ebelpoin, Fabrice. “Filtrer l’internet : le projet secret de l’industrie de la culture révélé au grand jour | ReadWriteWeb France.” ReadWriteWeb France, 9, 2010. http://fr.readwriteweb.com/2010/09/12/a-la-une/filtrer-internet-projet-secret/.

[8Fradin, Andréa. “« Dans ce rapport, ce qui saute aux yeux, c’est l’incompétence ».” Ecrans, August 13, 2010. http://ecrans.fr/Dans-ce-rapport-ce-qui-saute-aux,10599.html.

[9Pépin, Guénael. “Neutralité du net : la proposition de Google et Verizon serait pensée pour « les grandes corporations ».” Zdnet, August 10, 2010. http://www.zdnet.fr/actualites/neutralite-du-net-la-proposition-de-google-et-verizon-serait-pensee-pour-les-grandes-corporations-39753767.htm.

[10Kosciusko-Morizet, Nathalie. “La neutralité du Net est un principe plutôt qu’un credo’. Eco89, August 14, 2010. http://eco.rue89.com/2010/08/14/nkm-la-neutralite-du-net-est-un-principe-plutot-quun-credo-162307.

[11Epelboin, Fabrice. “Orange donne un aperçu de l’internet sans neutralité du net.” ReadWriteWeb France, 26 August 2010. http://fr.readwriteweb.com/2010/08/26/a-la-une/orange-donne-aperu-de-linternet-sans-neutralit-du-net/.

[12“The future of the internet : A virtual counter-revolution.” The Economist, September 2, 2010. http://www.economist.com/node/16941635?story_id=16941635.

Messages

  • Oui, l’internet ne se départie pas de cette tension incessante. Sans vouloir la relativiser (elle est visiblement constitutive), il me semble néanmoins qu’il faut relativiser la fermeture du modèle des applications. D’abord parce qu’il n’y a pas de monopole comme on le croit souvent : Androïd, qui est sur le même moule qu’Apple est bien une proposition alternative. Ensuite, parce que derrière la fermeture apparente, on voit bien que ces applications justement n’existent que parce qu’elles arrivent à encapsuler du « libre » à l’intérieur. Les applications de livres encapsulent des livres libres de droits, les applications de jeux font tourner des Casual Games accessibles librement via le net, les applications de presse proposent une nouvelle expérience utilisateur pour consulter du fil RSS/Twitter/Facebook (exemple avec l’appli Pulse). Il y a bel et bien une clôture technologique, un monopole sur toutes les couches techniques, mais dont la base demeure bien souvent ancrée sur des principes web... L’iPad et l’IPhone ne présenteraient que bien peu d’applications si il n’y avait pas d’API et de standards.

    Le filtrage d’internet et le combat contre la neutralité des réseaux participe d’un autre débat lui, puisqu’il ne s’appui pas une seule seconde sur la compréhension de la nécessité d’une ouverture quelque part.

  • Ma réaction va paraître un peu naïve, mais peu importe.

    Au delà des aspects révolutionnaires ou réactionnaires pointés dans les différents liens de l’article, et au delà même des bouleversements propres à Internet, comme son ouverture au grand public, sa marchandisation, sa confiscation progressive, il me semble que nous n’avons pas encore réellement digéré la révolution qu’Internet lui-même représente.

    Il est difficile de faire de la prospective. Les révolutions industrielles, européennes puis mondiales, des XIXe et XXe siècles ont des conséquences jusque dans notre temps, bien sûr. Certains aspects avaient été prophétisés, d’autres furent parfaitement inattendus et certains restent encore sûrement à venir ; les conséquences de ces bouleversements ne concernèrent parfois que les industriels eux-mêmes. Je pense par exemple au développement de la chimie des métaux, qui n’a pas eu d’impact direct sur la société qui l’a accueilli mais a permis des progrès incontestables dans les formulations des aciers, permettant une variété importante d’aciers et leur adaptation à des usages techniques divers. Le temps de la science et de la technique n’est pas celui de l’histoire des hommes, et le premier s’est très largement accéléré avec l’essor de l’informatique « conviviale ».

    Du coup, j’assiste à une division de plus en plus nette : des techniciens sont susceptibles de comprendre les intérêts, les pratiques et les contraintes propres à l’utilisation d’un « nouvel » outil comme Internet ; d’autres, des utilisateurs en somme, useront de ces outils pour la facilité qu’ils représentent, et participeront de la transformation d’internet en minitel 3.2. Et je ne parle pas de la multitude qui se trouve face à un écran comme un poisson devant une bicyclette. Je préfère ne pas me situer dans ces trois ensembles, lesquels, en plus, ne sont pas étanches.

    Je crois qu’un des aspects de la très commentée « révolution internet » repose justement sur cette division qu’elle provoque au sein d’ensembles déjà nombreux : les différences sociales, politiques, intellectuelles, religieuses... Les exemples sont nombreux de ces « groupes » qui se divisent en ce moment même en fonction de lignes nouvelles entre ceux qui communiquent, qui accèdent à l’information, parce qu’ils maîtrisent un outil et ceux qui vont dépendre des premiers pour garantir leur accès à tout ça.

    Pour expliquer où je veux en venir, le voyageur qui accédait au transport ferroviaire ne voyageait pas mieux ni plus vite parce qu’il connaissait le fonctionnement de la locomotive ou la confection des rails ; un technicien, même médiocre, apprendra sans difficulté que sa connexion internet sera plus performante, plus sécurisée ou seulement plus utile si il se dote d’un boîtier ADSL, d’un antivirus à jour ou d’un moteur de recherche performant ; et encore, chaque paramètre comprenant tellement de variables, les subtilités de raisonnements sont infinies.

    Le web est-il menacé, je n’en sais rien. Je crois qu’il est un espace par défaut, un espace du « pauvre », de l’utilisateur sans compétence technique réelle - c’est d’ailleurs peut-être pour ça qu’il a été le premier investi par les structures marchandes. Je crois qu’à ce titre, il est également celui qui devrait subsister, d’une manière ou d’une autre, d’autant mieus qu’il n’est par réservé à l’utilisateur : nous le fréquentons tous, d’une manière ou d’une autre. Le discours sur l’hégémonie d’une structure commerciale ressemble à celui des années soixante sur IBM et sa propension à investir tous les terrains de l’économie. Voyez ce qu’il reste d’IBM aujourd’hui ; je ne crois pas que ce soit le discours libertaire des années soixante qui ait abattu le géant. Je crois que le géant s’est effondré de lui-même. Parce qu’il regardait d’en haut, vers des contrées lointaines, il n’a pas vu les insectes lui dévorer les orteils.

    Les technologies de filtrages, de surveillance des réseaux, me paraissent vouées à l’échec : les quantités de données à trier sont immenses, les critères ne seront jamais parfaitement pertinents, puisque ce système permettra à n’importe quel internaute de parler de cocaïne, de pédopornographie et d’Al-Qaida pour éveiller l’intérêt d’une sentinelle automatisée et multiplier des contrôles et de vérifications fastidieuses de la part d’opérateurs plus ou moins humains... Et plus ou moins assistés. A terme, la seule issue potentiellement efficace pour une surveillance serait ce que je qualifierais de technique de Bois-Grenier : chacun surveille son voisin.

    Internet est, par sa nature, par sa structure, un espace libre et libertaire. Il est investi par des organes qui veulent le réguler, le contraindre et leur efficacité est modeste. Pas nulle, comme le démontrent les nombreux cas d’internautes poursuivis et condamnés par leur gouvernements pour des délits d’opinion ou de propriété culturelle. Mais on peut, je crois, être raisonnablement optimistes : les compétences techniques réelles se situent aujourd’hui plutôt du côté des empêcheurs de penser en rond.

    Et on en revient à ce que je disais au début : ceux qui jouiront d’un Internet ou d’un web réellement ouverts, libres et accessibles sont ceux qui maîtriseront le mieux l’outil.

    Si ce n’est pas une révolution, c’est incontestablement une fracture.

  • On ne peu pas parler du tournant de l’internet sans parler de l’indistinction entre web et internet pour le grand public. Et en quelque sorte, cette indistinction est salvatrice pour le web. Si l’internet se répand effectivement dans les objets, je n’ai pas encore vu d’études sérieuses d’usages.

    En photo et vidéo, les boutons d’export direct pour YouTube et Flickr se multiplient. Kodak a sorti au début de l’été un cadre photo presque entièrement administrable à distance. Les télévisions ont de plus en plus d’applications embarquées qui se connectent au réseau. Mais pour avoir été en première ligne dans les démonstrations aux clients de ces nouvelles technologies, je sais que la partie n’est pas jouée. De la même façon que l’internet mobile n’existait pas avant l’iPhone, l’internet des objets, pour l’instant, n’existe pas.

    L’iPhone précisément, focalise les interprétations sur le caractère fermé de la plateforme d’apple. On oublie que l’iPhone a vécu un an sans app store, et qu’avant tout autre chose, son succès est du au fait qu’il s’agissait du premier téléphone qui permettait VRAIMENT d’aller sur internet. Et pour le coup, on a pu voire des chiffres assez impressionnant sur la surprésentation du téléphone d’Apple dans la consultation des sites web à partir de terminaux mobiles.

    L’app store est un problème plus complexe, qui touche également a l’ergonomie (généralement, une application dédiée est encore plus pratique), mais pas seulement. Il y a l’évidence une dimension purement démonstrative dans la multiplication des applications sur son téléphone - qui utilise réellement 20 pages d’applications ? Et la politique de validation d’Apple, pour critiquée qu’elle soit, est très loin d’éviter la multiplication des applications poubelles.

    Or on revient là a l’essence du web, ce qui en fait la critique comme le succès : le web, c’est la diversité. Il y a le pire et le meilleur, et strictement aucune possibilité d’objectiver ces deux critères. Et malgré les supports fédérateurs (Google, Facebook, Flickr...), on ne peut qu’être sidéré à constater la diversité des pratiques en ligne de nos concitoyens. Cet état de fait est d’autant plus insensible que ces supports fédérateurs occultent ceux qui ne le sont pas.
    Le meilleur exemple est probablement les forums - tous spécialisés - et pratiquement jamais connectés aux réseaux sociaux. Les forums sont l’expression d’une microfédération qui est complètement inaccessible, en l’état, en dehors du web.

    Les objets connectés sont incapable de mettre a disposition plus que les outils de macrofédération cités plus haut, pour des raisons techniques, les mêmes qui n’ont pas permis à l’internet mobile d’exister avant l’iPhone : il faut pour cela un navigateur web utilisable.
    Prédire la mort du web, c’est donc dire que le web se résume aux macrofédérateurs. Qui est capable de se contenter d’un internet limité a Youtube, Wikipedia, Flickr, Facebook, Twitter et leurs quelques amis ? En arriver à ce poser cette question est révélateur de leur survisibilité.

    Je ne dément pas pour autant les tendances manifestes qui permettent de dessiner les prémisses d’une nouvelle révolution de l’internet. On peut compter sur les constructeurs pour finir par imposer l’internet des objets (quand ils aurons une vraie bonne idée), simplement ayons de la mémoire : il y a eu le wap avant l’iPhone. Mon beau père avait une voiture électrique il y a plus de 10 ans. Voire des révolutions partout est facile quand on a une mémoire qui ne dépasse pas 5 ans.

    Or c’est bien là tout le paradoxe du web : une implacable guerre de la visibilité - et on ne connait pas de révolution invisible - qui ne fait pas nécessairement de victimes. Il y a un web invisible, mais actif. Si vous avez plus de 100 contacts sur Facebook, vous devez régulièrement voire des choses dont vous vous demandez d’ou elle peuvent bien sortir. Du web. Au fond (je laisse toute latitude pour l’interprétation du terme), il n’a pas changé.