Comprendre la révolution numérique

Accueil > Rubriques > Les Liaisons numériques, par Antonio Casilli

Les Liaisons numériques, par Antonio Casilli

mardi 28 septembre 2010

Les liaisons numériques est un livre que devraient lire d’urgence tous ceux qui s’interrogent réellement sur le type de société vers laquelle nous emmène la révolution numérique et souhaitent se défaire de tout le chapelet de préjugés qui en encombrent la pensée.

L’ouvrage d’Antonio Casilli a plusieurs grands mérites : tout d’abord, il prend à bras le corps les trois grandes interrogations qui structurent en permanence les débats du moment sur les nouvelles technologies :

- celles-ci se déploient-elle dans un espace à part, un « cyberespace » détaché de l’espace physique et donc sans réelle répercussion sur le « monde réel » ?
- la « dématérialisation » qui les accompagne est-elle le symptôme d’un oubli voire d’une véritable haine du corps qui viendrait en quelque sorte en réaction extrême au culte du corps que l’on trouve ailleurs ?
- et surtout, ces technologies sont-elles une menace sur le lien social, comme l’affirmait Philippe Breton, ou au contraire, représentent-elles une « nouvelle sociabilité » comme l’avance sous forme interrogative le sous-titre des Liaisons numériques.

L’autre grand mérite de cet ouvrage est d’apporter des réponses à ces questions essentielles, non pas de manière impressionniste, avec subjectivité, comme on le voit souvent, mais en s’appuyant sur de nombreuses études réalisées par l’auteur, sociologue à l’EHESS, ou publiées dans des revues de sociologie ou de psychologie sociale.

Enfin, il dépasse brillamment l’antinomie classique dans laquelle on se trouve lorsqu’on traite des innovations technologiques : a-t-on affaire à une rupture radicale, à quelque chose d’inouï et d’incomparable à tout ce qu’on a connu jusque là, ou reste-t-on dans la continuité historique et la situation du « tout change pour que rien ne change » ? Ce que fait très bien comprendre Les liaisons numériques, c’est que cette question est justement antinomique. Sur chacune des trois questions abordées, Antonio Casilli réussit à caractériser, à qualifier, le type d’espace, le type de corps, le type de relation sociale qui sont en train d’émerger des ces « nouveaux » usages qui sont à la fois inédits, et en même temps, c’est la thèse principale du livre, profondément inscrits dans la continuité des pratiques existantes : Ainsi du cyberespace, ou plutôt, comme l’indique de manière subtile le titre de cette première partie : des cyberespaces.

L’auteur débute son argumentation par une approche originale : plutôt que d’évoquer d’entrée la notion d’espace virtuel, il s’interroge sur la manière dont les outils informatiques occupent l’espace physique. Ainsi, en soixante ans de miniaturisation, il montre comment l’ordinateur, de dimension suffisamment imposante à ses débuts pour être cantonné dans les caves des installations militaires, a progressivement colonisé tout l’espace – grâce précisément à sa miniaturisation – et singulièrement l’espace domestique où il est aujourd’hui omniprésent. Ce faisant, il a introduit au cœur des foyers et de la vie quotidienne de la plupart des gens ce qu’il faut bien appeler un espace virtuel tant les interfaces, le vocabulaire et les processus qui caractérisent les usages des technologies numériques sont saturées de références spatiales : depuis les métaphores du surf et de la « home page » que l’on trouve sur le Web jusqu’aux cybermondes comme Second Life en passant par les communautés virtuelles comme Cyworld, Antonio Casilli montre, par une multitude d’exemples très variés comment ces espaces construisent des relations sociales particulières, où le don trouve souvent une place importante. Mais ces espaces virtuels, pour singulier qu’ils soient, sont-ils pour autant totalement autonomes ? Non montre l’auteur, car ils prolongent souvent, ou sont articulés avec des relations sociales qui s’établissent dans l’espace physique, que ce soit sur la base de relations de voisinage, scolaires pour les adolescents, ou de travail. Les conséquences de cette intrication des espaces est claire : la singularité des relations sociales qui s’établissent dans les espaces virtuels ajoutée à leur articulation avec l’espace physique aboutit à une transformation effective des relations sociales classiques comme le montre par exemple la longue analyse qu’Antonio Casilli consacre aux sites politiques militants.

La seconde partie des Liaisons numériques est passionnante, car elle repose sur une analyse particulièrement subtile des relations au corps qui s’établissent dans les usages numériques. Ce que l’on retient de cette analyse, c’est que cette relation ne peut être définie de manière univoque. Le fameux « oubli du corps » représenté par la figure du hacker peu soucieux d’hygiène corporelle et débraillé est en réalité vite déplacé. Dans nombre de ces usages, le corps est bien présent et fait même l’objet d’une attention toute particulière. Ainsi, à travers les exemples des corps virtuels dans Second Life, du mouvement des extropiens, des expérimentations de l’artiste Stelarc ou des sites de rencontres sexuelles, c’est au contraire le désir d’un corps projeté, augmenté, amélioré et plus performant qui se révèle. Parallèlement, le foisonnement d’avatars sur les plateformes de réseaux sociaux, la multiplication des photos personnelles qui y abondent sont autant de traces qui rendent présent le corps dans les réseaux informatiques. On comprend très bien, à lire ces analyses, que la théorie de la disparition du corps repose sur une définition erronée de celui-ci : le corps n’est pas une simple masse de chair, mais est d’abord la projection d’une identité, d’une représentation de soi. Antonio Casilli nous fait dès lors très bien comprendre comment les technologies numériques en réseau participent désormais de la construction de cette représentation corporelle de soi.

L’autre question qui traverse ce chapitre est celle de l’assujettissement du corps aux professions médicales. A travers une évocation des sites et des forums de patients atteints de diverses maladies ou handicaps, on voit bien comment Internet joue le rôle d’une technologie « capacitante », c’est-à-dire donnant au malade une autonomie dans sa vie quotidienne et par rapport aux traitements médicaux, qu’il n’avait pas jusque là. Le cas des sites favorisant l’anorexie, sur lesquels Antonio Casilli avait déjà publié plusieurs études, fait l’objet d’une longue description. Ce cas est intéressant parce qu’il illustre bien les difficultés d’un contrôle légal de l’expression sur Internet. Ces sites font en effet normalement l’objet d’une interdiction en France parce qu’ils font l’apologie de l’anorexie. Ils représentent pourtant un mouvement culturel réel, une forme d’expression en réaction aux excès de la société de consommation notamment. S’ils sont interdits, c’est parce que l’anorexie met en danger à terme celui qui la pratique et peut provoquer sa mort. Pourtant argumente l’auteur, en interdisant cette forme d’expression, on contribue à la rendre clandestine et hors de contrôle. Il montre de manière très convaincante que ces sites constituent au contraire des lieux de régulation où par l’entraide et les conseils, les adeptes de ces pratiques vont apprendre à contrôler leur comportement ou à recourir à une assistance médicale en cas de besoin.

Au terme de l’ouvrage, et après de nouvelles analyses sur la manière dont les relations entre individus s’établissent dans les réseaux sociaux, la conclusion vient presque d’elle-même : les technologies numériques ne détruisent pas les relations de proximité – locales – et ont même tendance à les entretenir voir à les renforcer. Mais en même temps, elles permettent à des relations plus faibles de s’établir, entre des individus qui ont peu de points communs. Ces liens faibles, qui peuvent être mobilisés dans certaines circonstances, relient les communautés entre elles et permettent aux idées et aux modèles de circuler à une échelle plus globale. Les liaisons numériques sont donc « glocales », à la fois fortes et faibles, ce qui leur donne une remarquable plasticité. Ce modèle émergent de relations qui est différent à la fois du modèle communautaire et en même temps du modèle de société atomisée sur l’opposition desquels s’est construite la sociologie classique implique des modes de régulation eux aussi particulier (par sanction faible de l’écart à la norme par exemple) et des modes de construction de la vérité qui mobilisent le consensus. C’est par un très beau conte moral qu’Antonio Casilli termine son ouvrage et résume son propos, un conte venu de la tradition afro-brésilienne et dont la métaphore symbolise de manière éclairante les ambigüités de la communication et du vivre-ensemble à l’ère numérique.

Casilli, Antonio A. Les liaisons numériques : Vers une nouvelle sociabilité ? Seuil, 2010.

Messages

  • Antonio Casilli sera présent le 10 février à Lyon, à l’occasion d’une conférence sur la Web Culture, organisée par la Villa Gillet. Il développera les thèmes de son dernier livre et engagera une réflexion sur les nouveaux modes de connaissance et les nouvelles sociabilités qu’offre l’internet, en compagnie de la journaliste américaine Virginia Heffernan, qui publie des articles en ligne sur The New York Times Magazine, et Dominique Cardon, sociologue et chercheur, auteur de La démocratie internet (Seuil, 2010). Pour plus d’informations : www.villagillet.net