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E-sarkozy

samedi 28 mai 2011

C’était la fin des années 90. A l’époque, le grand public découvrait effaré un nouveau monde ; c’était le monde d’Internet avec ses promesses et ses menaces. En ce temps-là, on préfixait à peu près tous les mots avec un e- comme « electronic ». On parlait d’e-books, d’e-démocratie, d’e-cartes, d’e-gouvernement, d’e-journal et d’e-zine. Dans ces années, on pensait qu’il s’agissait d’un autre monde, radicalement différent de celui que nous connaissons et qui échappe à toutes ses lois. On parlait de « zone de non-droit », de « far west » qu’il allait bien falloir finir par réguler. A l’époque, une flopée de jeunes entrepreneurs se lançaient à l’assaut du nouvel Eldorado, qualifié de « nouvelle économie ». Ces « entreprenautes » intrépides proposaient des services en ligne tous plus improbables les uns que les autres et contribuaient à alimenter une bulle spéculative de grande ampleur qui allait éclater quelques années plus tard. Depuis l’époque des e-quelque chose, plus de dix ans se sont écoulés. Les usages des technologies numériques en réseau ont explosé dans la plupart des pays et touché des pans entiers de la population. Depuis cette époque, le sociologue Barry Wellman a publié un livre essentiel, The Internet in everyday life [1], qui met en évidence l’intrication croissante de ce qu’on considérait auparavant comme relevant de deux univers séparés. Depuis cette époque, le réseau est devenu ubiquitaire grâce à la 3G ; on y accède de partout et à tout moment via les téléphones portables ; il est utilisé par des centaines de millions d’individus de tous âges et de toutes conditions pour communiquer, échanger informations et sentiments, s’exprimer, mobiliser l’opinion publique, organiser des actions collectives.

Discours présidentiel

Pour l’ouverture du sommet « e-G8 » donc, qu’il organisait la semaine dernière, Nicolas e-Sarkozy a prononcé un discours manifestant de manière éclatante l’état de sa réflexion sur le sujet [2]. Pour le Président de la République, Internet est d’abord un « marché », vecteur de croissance et riche d’opportunités économiques. La plupart des observateurs ont remarqué la surreprésentation des chefs d’entreprise parmi les invités de l’e-G8 : Maurice Lévy, l’hôte de cette manifestation pour Publicis, Mark Zuckerberg avec Facebook [3], Eric Schmidt et Google, parmi beaucoup d’autres, au détriment de la société civile. Ce faisant, le président français se situait dans la continuité du Conseil National du Numérique qu’il a installé quelques semaines plus tôt [4]. Prenant la suite du Forum des Droits de l’Internet créé en 2001 par Lionel Jospin et qui se voulait une plateforme de discussion permettant aux différents acteurs de l’Internet - entreprises, utilisateurs, puissance publique - de s’exprimer dans leur diversité [5], le tout nouveau Conseil du Numérique est, lui, exclusivement composé d’entrepreneurs. Conseil du Numérique et e-G8 relèvent de la même pensée présidentielle : Internet est un phénomène exclusivement économique d’où tout enjeu démocratique ou social est absent. Les questions de censure, de liberté d’expression et de protection de la vie privée ont donc été soigneusement évitées tout au long des deux jours au cours duquel le sommet s’est déroulé, provoquant une prise de position très critique de la CNIL [6].

Internet civilisé

Pour Nicolas Sarkozy, Internet est par ailleurs un espace nouveau qui doit être soumis à une politique de « civilisation ». Cet « Internet civilisé » qu’il réclame à grand cris et qui constitue l’horizon de sa politique en la matière, dessine en creux la manière dont il perçoit les échanges qui s’y déroulent aujourd’hui. L’Internet « non-civilisé » - sauvage ? barbare ? - qui lui fait peur échapperait au contrôle des États et à la loi commune. Dans ce grand mouvement rhétorique de l’Internet civilisé, il considère donc comme nul et non avenu plusieurs années de législations et de jurisprudence dans la plupart des pays sur le sujet. Finalement, c’est sur deux sujets essentiellement qu’il s’agit pour lui de « civiliser » l’Internet : la pédopornographie et le droit d’auteur. Derrière ces deux sujets, apparemment disjoints, c’est la mise en place d’une mesure de contrôle particulière que défend en réalité le Président : il s’agit du filtrage technique des sites web, considéré par le gouvernement français comme un moyen efficace de contrôler le réseau.. Or, ce type de mesure, mis en oeuvre depuis de nombreuses années par des régimes autoritaires comme la Chine ou la Tunisie de Ben Ali, et en train de l’être en France par l’intermédiaire de la loi Loppsi 2, est considéré par de nombreuses associations comme une atteinte inadmissible à la liberté d’expression. C’était d’ailleurs le sens de l’intervention du journaliste américain Jeff Jarvis, lui demandant quelques minutes après son discours, de ne pas « faire de mal à Internet » au nom de la lutte contre le piratage. Même réaction du côté de John Perry Barlow, invité surprise de la table-ronde sur le droit de propriété intellectuelle, qui a déclaré « avoir peur de ceux qui ont peur d’Internet » [7].

Mais ce n ‘est pas tant sur les contenus que le discours présidentiel aura été le plus original que sur le positionnement énonciatif qui le structurait. Ce discours aura en effet été marqué par une opposition constante entre un « vous » (les gens de l’Internet) et un « nous » très indéfini, pour le moins révélatrice. Car cette opposition pronominale montrait bien à chaque détour de phrase à quel point la pensée du chef de l’Etat est marquée par cette appréhension d’Internet qui était la norme au siècle dernier, comme un monde étrange, prometteur, dangereux, en tout cas autre, en opposition avec ce qu’il appelait à d’autres moments la « vie réelle », c’est-à-dire sans Internet

« Nous », « Vous »...et eux.

Plus profondément, c’est sur la définition de ce « nous » que repose la plupart des enjeux révélés par ce e-sommet. Car de qui parle Nicolas Sarkozy lorsqu’il dit « nous » ? Parle-t-il, toujours dans la perspective de cette opposition entre deux mondes, de l’ensemble de la population, celle qui selon lui agit dans la « vie réelle » et donc hors d’Internet ? ou bien évoque-t-il plus simplement les chefs d’Etat du G8 auprès de qui il se propose de de porter le message des entreprenautes et qui, c’est certain, hormis peut-être Barack Obama, fréquentent assez peu les espaces numériques ? C’est dans l’interstice de cette ambiguïté que résidait finalement l’enjeu politique profond de cet étrange sommet. Qui représente le mieux les « vrais gens » de la « vie réelle » ? Un président élu une fois tous les cinq ans à l’issue d’un show médiatique et d’un jeu sophistiqué au sein d’une classe politique professionnelle assez peu légitime aux yeux des citoyens eux-mêmes ? ou le créateur d’un réseau social qui compte des centaines de millions d’utilisateurs, dont la plateforme est devenu un lieu de sociabilité quotidien voire permanent pour toute une partie de la population ? un homme politique populaire en qui beaucoup de Français se sont projetés un temps avant de le détester ? ou le PDG multimillionnaire d’un empire sorti de terre en quelques années ? Difficile à dire...

C’est finalement à un face-à-face du Pouvoir et de l’Argent que l’on a assisté cette semaine aux Tuileries. Et entre les deux mondes, la société civile, l’ensemble des utilisateurs quotidiens d’Internet et citoyens soumis aux lois que l’on décide souvent sans eux, avaient bien du mal à faire entendre leur voix. Une tentative a bien été lancée, lors d’une conférence de presse improvisée pour le moins salutaire, organisée par la célèbre association de défense des libertés numériques La Quadrature du Net [8]. Il revient finalement à Lawrence Lessig d’avoir résumé la situation de la manière la plus frappante en déclarant que l’avenir d’Internet n’avait pas été invité à ce sommet [9]. Comme le souligne à juste titre Alex Howard, c’est en effet bien plutôt, semble-t-il, son passé qui en hantait les travées [10].


[1Barry Wellman et Caroline A. Haythornthwaite, The Internet in everyday life (Wiley-Blackwell, 2002).

[2Welcome / Opening Keynote & Discussion, 2011, http://www.youtube.com/watch?v=TsAQHIFFvAY&feature=youtube_gdata_player.

[4Stéphane Long, « Le Conseil national du numérique oublie les internautes », 01net.com, avril 27, 2011, http://www.01net.com/www.01net.com/editorial/532070/le-conseil-national-du-numerique-oublie-les-internautes/?r=/rss/actus.xml.

[5Pierre Mounier, « FDI : un forum à haut risque », Text, Homo Numericus, février 25, 2011, http://homo-numericus.net/spip.php?article62.

[6« La protection de la vie privée absente de l’e-G8 : oubli ou rejet ? », CNIL - Commission nationale de l’informatique et des libertés, mai 24, 2011, http://www.cnil.fr/la-cnil/actu-cnil/article/article/la-protection-de-la-vie-privee-absente-de-le-g8-oubli-ou-rejet/.

[7Plenary IV : Intellectual Property and the Culture Economy in the Digital Age, 2011, http://www.youtube.com/watch?v=HyOOOOPAfqw&feature=youtube_gdata_player.

[8eG8 : Improvised press conference of the civil society - Wednesday, May 25th 2011, 2011, http://www.youtube.com/watch?v=tP5K0Ifvizs&feature=youtube_gdata_player.

[9« Un « contre eG8 » dénonce la mise en scène du forum Internet du gouvernement », s. d., http://www.zdnet.fr/actualites/un-contre-eg8-denonce-la-mise-en-scene-du-forum-internet-du-gouvernement-39761132.htm#xtor=RSS-1.

[10Alex Howard, « At the eG8, 20th century ideas clashed with the 21st century economy », O’Reilly Radar, mai 27, 2011, http://radar.oreilly.com/2011/05/eg8-2011-internet-freedom-ip-copyright.html.

Messages

  • la lecture de ce texte modifie ma perception ; je faisais moi aussi ( comme d’autres de ma génération non Y) la différence entre réel et virtuel, or le virtuel est bien réel, une nouvelle réalité pour nous qui venons d’avant...mais il fait partie de notre quotidien. Cependant il reste que je trouve que l’anonymat qui s’y pratique, pseudo et autres.. ; ne favorise pas le « courage » , vertu qui manque cruellement. Pouvoir tout dire à tout le monde sans signer ses dire est-ce vraiment un signe de liberté d’expression ? j’en doute.

  • Je suis absolument d’accord avec vous sauf qu’Il n’y a pas vraiment d’ambigüité dans le nous utilisé par Nicolas Sarkozy.
    Il l’emploie pour la première fois pour dire « Notre responsabilité, à nous chefs d’États et de gouvernement, n’est pas moindre. » après sa longue série de vous où il se veut flatteur pour un auditoire dans lequel, comme vous le dites, on souligne l’étrange absence des utilisateurs.
    Que dire de celle de Tim Berners-Lee dont on connaît les réticences envers les silos applicatifs (google,facebook,itunes…) qui enferment les utilisateurs dans des univers propriétaires et dont on connaît également le combat pour les Electronic Human Rigths. ?
    Viennent ensuite, sous le masque de l’appel à la responsabilité (des entrepreneurs bien sûr puisque les utilisateurs sont incontrôlables) , une conception répressive masquée sous le prétexte du respect de la vie privée (surtout des gens célèbres), du droit d’auteur (il appelle même Beaumarchais à son secours…) et de la lutte contre la cybercriminalité et la pédophilie.
    Rien sur le droit de l’utilisateur à s’exprimer librement, rien sur la régulation mise en place par certains sur la base du volume transmis ou sur l’appareil utilisé (portable, tablette, télévision ou ordinateur), rien sur l’urgence du droit à l’internet des populations défavorisés alors qu’il s’agit d’un moyen fantastique d’éducation de d’information pour eux, un droit universel comme celui de l’accès à la nourriture et à l’eau.
    Un festival de poudre aux yeux pour une conception en parfaite continuité avec las stupide et désastreuse loi Hadopi…

  • Toute la vision d’internet est erronnée pour une question de traduction. Le « virtual » américan, ne signifiant pas du tout « virtuel » en français. Tout cela a fait du mal au web français, parce que les gens concevait ça comme virtuel et non pas « réel parallèle ». Alors qu’aux USA, le web a été développé de façon bien réelle, ce qui a fait d’un côté naitre des start up de fou, et de l’autre a responsabilisé les gens dès le début dans leur utilisation

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