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Egocratie et démocratie. La nécessité de nouvelles technologies politiques. Par Alban Martin

dimanche 21 août 2011

Le moins que l’on puisse dire est que le livre d’Alban Martin, paru en 2010 tombe aujourd’hui à pic. Car des indignados espagnols aux « émeutiers » anglais en passant par les révoltés grecs de la place Syntagma et la défiance des marchés financiers, tout indique aujourd’hui, comme ce livre en fait la démonstration, qu’une certaine forme de démocratie représentative arrive à bout de souffle. Peu efficace, peu légitime, incapable de fournir des réponses efficaces dans un contexte incertain et en mouvement rapide, le système politique actuel, qui s’est constitué il y a deux siècles sur la base d’idées qui en ont trois arrive certainement à la fin d’un cycle historique. Comme l’a dit Daniel Cohn-Bendit de manière symptomatique il y a quelques jours à propos de la rencontre de crise entre les deux chefs d’Etat français et allemands : « La parole de nos gouvernants est triple zéro ». Cette dévalorisation manifeste de la parole politique et du système de gouvernance entraîne la nécessité, selon Alban Martin, de penser et mettre en place de « nouvelles technologies politiques ». La société est en effet en train de se transformer à grande vitesse sous l’effet ou en accompagnement du développement de ces technologies numériques qui impactent tous les domaines de la vie sociale : l’économie, l’information, la culture et les relations interpersonnelles. Dans ces conditions, il semble difficile que le monde politique reste à l’écart de ce que l’auteur considère comme une révolution globale.
Mais ce slogan appelant à « de nouvelles technologies politiques » est trompeur. Il pourrait laisser croire qu’il suffit d’ajouter quelques dispositifs de consultation par Internet aux mécanismes actuels de fabrication de la loi, quelque forum en ligne, quelque sondage web ou autres pages Facebook attachée à tel parti ou homme politique, pour donner un coup de jeune à notre vieux système parlementaire. C’est une idée fausse bien entendu, qu’Alban Martin dénonce vigoureusement dans son livre en mettant en évidence le caractère artificiel de ces initiatives, pauvres gadgets qui ne parviennent plus à faire illusion. Pour l’auteur d’Egocratie et démocratie, l’utilisation de ce type d’outils ne peut se faire qu’au sein d’un cadre politique rénové, profondément différent de celui actuellement à l’oeuvre. Comment définir ce nouveau cadre ? Sur quelles bases théoriques l’asseoir ? De manière un peu paradoxale et assez surprenante, Alban Martin ne le déduit pas pourtant immédiatement des nouvelles formes de sociabilité qu’engendrent les nouvelles technologies et en particulier les médias sociaux, ce qu’il propose de qualifier d’"egocratie" à la suite de Michel Serres. Car celles-ci, qui poussent à l’extrême l’expression individuelle des idées et aspirations de chacun, sont incapables de fabriquer, en soi, une volonté générale. Produisant mécaniquement un faisceau divergent d’opinions individuelles, elles ne peuvent se passer d’autres formes de médiation politique, dont le rôle est justement de parvenir à formuler des propositions communes pertinentes pour l’ensemble de la société.

Pour définir le cadre dans lequel peuvent prendre place ces nouvelles technologies politiques qu’il appelle de ses voeux, Alban Martin puise à deux sources d’inspiration : il s’agit tout d’abord, et c’est assez attendu, de la tradition popularisée en France par Callon, Lascoumes et Barthes qui dans leur Agir dans un monde incertain paru en 2001, posent les bases de ce qu’ils appellent la « démocratie technique » : les enjeux techno-scientifiques que doivent affronter les sociétés développées (nucléaire, biotechnologies, nanotechnologies, changement climatique) sont désormais trop complexes pour recevoir des réponses satisfaisantes dans les cadres de concertation démocratique traditionnels. Prenant exemple notamment des conférences citoyennes expérimentées avec succès dans les pays scandinaves, les auteurs de cet ouvrage proposent de nouveaux mécanismes de fabrication d’un consensus démocratique « éclairé », qui s’appuient sur une expertise citoyenne désormais mieux partagée et qui doit faire entendre sa voix. Pour étayer sa proposition, Alban Martin, s’inspire aussi, et c’est plus étonnant, d’un autre modèle, issu cette fois-ci du monde marchand : les entreprises remarque-t-il ont dû s’adapter depuis plusieurs années aux transformations des relations que leurs clients établissent avec elles, leurs produits, leurs services. Cette relation est marquée par une interactivité plus grande qui produit cinq valeurs ajoutées à la relation marchande telle qu’elle était pratiquée jusque là : ces apports concernent la prédictibilité (du comportement des consommateurs), la cognition (via le crowdsourcing en particulier), l’utilité (amélioration d’un produit voire élargissement de son spectre d’usages), l’agilité (raccourcissement des cycles de production et de correction d’erreurs) et enfin, la légitimité.

Ces évolutions que l’auteur identifie comme venues du monde marchand sans vraiment le démontrer d’ailleurs, il propose de les appliquer purement et simplement au monde politique....non sans quelques difficultés bien évidemment. La principale de ces difficultés tient à la déconnexion relative des deux espaces publics, numérique et physique. Ce qui s’exprime dans le premier est peu ou mal reconnu par le monde politique classique. D’où l’impression d’une relative inefficacité des mobilisation numériques dont la traduction politique réelle a bien du mal à émerger (c’est le constat que fait d’ailleurs Dominique cardon dans La Démocratie Internet. Promesses et limites). Alors donc, quelles sont maintenant les propositions concrètes qui permettraient de surmonter le découplage des deux espaces ? Alban Martin suggère un certain nombre de pistes en suivant les principes des cinq « valeurs ajoutées » qu’il a identifiées dans les mutations du monde marchand.

Il s’agit donc de « favoriser l’agilité » du processus législatif en captant les « signaux faibles » de mécontentement et de mutation de l’opinion publique mais aussi des multiples innovations qui surgissent sur différents sujets. Il s’agit ensuite de « développer l’utilité » en donnant aux citoyens de l’information à la fois sur les conséquences de leur comportement individuel et sur la manière dont ils se positionnent par rapport à leurs concitoyens. C’est ici la très classique théorie des boucles de rétroaction qui est exploitée. Et ce sont justement les nouvelles technologies qui permettent aujourd’hui d’informer chacun quasiment en temps réel sur la destination de sa contribution fiscale (ce qui en accroît le sentiment d’utilité) ou sur les conséquences de sa consommation énergétique. Il s’agit enfin d’augmenter les connaissances à la fois en informant plus complètement les citoyens sur les dossiers les plus complexes (et c’est ici que prend sens le mouvement pour l’open data par exemple qui redéfinit par ricochet le rôle du journaliste) et en même temps en ouvrant le champ de la consultation à l’expertise citoyenne, qui vient des individus ou des groupes les plus concernés par des décisions dans tel ou tel domaine.

Alban Martin a bien raison de clore son argumentation sur la question essentielle de la légitimité parce que c’est là que se situe le noeud de la question. Car la légitimité démocratique n’émane plus aujourd’hui seulement de la construction de majorités globales sur tous les sujets, mais bien plutôt par la prise en compte de points de vue experts et spécialisés sur des sujets particuliers et c’est sans doute là que réside la mutation politique la plus importante de notre époque. Or cette mutation nécessite effectivement pour être appréhendée dans les meilleures conditions la mise en oeuvre de « nouvelles technologies politiques » ou ce que nous pourrions aussi appeler une ingénierie démocratique relativement sophistiquée qui s’appuie massivement sur Internet et les technologies numériques de l’information et de la communication sans pour autant, et c’est là toute la difficulté, s’y réduire.

Martin, Alban. 2010. Egocratie et Démocratie. FYP éditions. 223 p.