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Le logiciel libre atteint l’âge de majorité. Et maintenant ?

mardi 9 avril 2002, par Pierre Mounier

- Tendance

Le logiciel libre a dix-huit ans. C’est en 1984 que Richard Stallman et d’autres hackers ont lancé le projet GNU en réaction au développement de versions commerciales et surtout propriétaires du célèbre système Unix utilisé jusqu’alors de manière relativement libre par les universités et institutions scientifiques du monde entier. Mais si le logiciel libre atteint aujourd’hui l’âge de majorité, ce n’est pas seulement une question de date. La progression fulgurante à la fois des programmes distribués dans ces conditions et des idées qui animent ce mouvement manifeste à la fois la maturité du logiciel libre, mais lui pose aussi un certain nombre de questions sur son développement futur.

- Une offre plus large et plus accessible

L’offre en matière de logiciels libres s’est considérablement diversifiée et s’adresse désormais à un public beaucoup plus large que les milieux scientifiques et académiques. L’actualité de ces dernières semaines en est la preuve : les supermarchés Auchan ont choisi de faire migrer leurs serveurs départementaux vers Linux. De même pour le Bundestag allemand et les collectivités locales danoises, rebutées par le renchérissement des licences Microsoft. Parallèlement, les sociétés de service Linux se multiplient proposant aux entreprises et institutions la configuration de systèmes mixtes le plus souvent, reposant sur une infrastructure logicielle libre, et des applications propriétaires développées pour l’occasion. C’est même là tout l’intérêt du logiciel libre : dans la mesure où le code source est ouvert, les petites entreprises de services peuvent facilement l’adapter aux besoins d’un client spécifique.

L’arrivée du logiciel libre en général, de Linux en particulier sur le bureau de l’utilisateur final, que ce soit un particulier ou le salarié d’une entreprise est plus incertaine. Pour ce qui concerne Linux, des sociétés comme Mandrake ont fait de gros efforts pour rendre le système techniquement accessible à tous. Installer Linux sur son ordinateur personnel n’est plus un chemin de croix ; mieux encore, ce choix n’implique pas de jeter Windows aux orties, le système d’exploitation libre gérant la coexistence des deux systèmes dans un même ordinateur. Plus récemment, de petites sociétés se sont spécialisées sur ce créneau de « Linux pour tout le monde ». Lycoris en est l’exemple le plus frappant, parmi d’autres. La société Ximian pour sa part a développé un bureau tout à fait performant et simplifie considérablement les procédures de mise à jour grâce à son logiciel Red Carpet.

On peut mesurer la rapidité du changement dans le développement du logiciel libre en relisant l’article que nous avions écrit il y a quelques mois à peine sur les alternatives à Windows XP : les deux faiblesses que nous avions pointées concernant les Personal Information Manager (du type Outlook) et la vidéo sont aujourd’hui en partie comblées : Evolution, du même Ximian est enfin sorti de son statut en bêta-développement, et le projet Aethera semble relancé par une nouvelle version plus performante. Pour la vidéo, des logiciels commme Oms et Xine permettent de s’en sortir honorablement. C’est même une nouveauté de la distribution Mandrake 8.2 que d’inclure Xine dès l’installation du système, ce qui évite bien des déboires de compilation pour l’utilisateur de base.

- Incertitudes économiques

Des systèmes plus performants, plus faciles à installer et à utiliser, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes libres...s’il n’y avait la dure réalité des chiffres pour nous rappeler que les systèmes d’exploitation alternatifs à Windows (Linux, BSD, feu-BeOS) restent quantité négligeable en comparaison de ceux commercialisés par la firme de Redmond, pour ce qui concerne les ordinateurs personnels tout du moins. Que manque-t-il alors pour assurer leur succès ? Le marketing évidemment ; et la volonté des éditeurs de se tourner vers le grand public. Que cette volonté soit inexistante n’est pas étonnant : le coeur des systèmes et les applications de base étant pour l’essentiel gratuits, c’est essentiellement sur les services que les entreprises se rémunèrent ; services dispensés aux entreprises évidemment, et pour lequel l’utilisateur individuel n’est pas prêt à payer. C’est même là le coeur du problème : les distributions pour le grand public ne peuvent être chères dans la mesure où celui-ci a l’impression de ne pas payer Windows qui est préinstallé sur son ordinateur. Il est donc plus facile pour une entreprise de se poser la question du logiciel libre dans la mesure où elle sait (et même chaque année), qu’elle paie pour Windows.

En attendant la question se pose chaque jour davantage de la viabilité économique des entreprises proposant des services commerciaux liés au logiciel libre. Les difficultés financières dans lesquelles se bat actuellement Mandrakesoft ne sont pas faites pour rassurer. A court de liquidités, l’entreprise a dû réviser en catastrophe sa politique commerciale et demander à ses utilisateurs d’adhérer massivement au « club » qu’elle a mis en place, avec un succès mitigé jusqu’à présent. Pour sa part, l’entreprise Sun Microsystems a décidé de rendre payante sa suite bureautique Star Office, concurrent jusqu’à présent gratuit de Office édité par Microsoft. Star Office n’a jamais été un logiciel libre bien entendu (contrairement à Open Office), mais était jusqu’à présent inclus gratuitement dans la plupart des grandes distributions Linux. On a souvent tendance à confondre logiciel libre (qui concerne la liberté accordée pour la modification et redistribution su code) et freeware (logiciel gratuit). Mais cette confusion n’est pas si absurde que cela, car dans la réalité, la plupart des logiciels libres sont aussi des freeware (c’est l’inverse qui n’est pas forcément vrai) et c’est exclusivement ce qui fait, pour l’utilisateur, son intérêt. Comment, dès lors, rentabiliser une activité de distribution d’un logiciel gratuit ? Cette question, reposée avec une insistance malveillante par les éditeurs de logiciels propriétaires n’a toujours pas trouvé sa réponse, spécialement dans la mesure où le système économique dans lequel s’insère le logiciel libre, repose quand même sur des principes de fonctionnement relativement différents.

- Début d’une révolution ?

De gros progrès techniques et ergonomiques, une forte incertitude économique et commerciale, la situation du logiciel libre dix-huit ans après son lancement quasi-officiel est contrasté. Mais ce n’est pas exactement sur ce terrain qu’il est en train de gagner une première bataille.

Car la philosophie politique qui préside à la production du logiciel libre, sous l’effet en particulier de l’attitude de l’industrie du divertissement culturel, s’est étendue à d’autres domaines que la programmation informatique, en particulier à la création artistique et à la production d’information indépendante où la notion d’"open source" commence à être utilisée et appliquée. Cette dernière sert désormais de fondement à un combat juridique et politique plus large contre les formes les plus sévères de la législation sur la propriété intellectuelle, combat rassemblant au delà du cercle habituel des programmeurs et hackers indépendants et mené aujourd’hui aussi bien par des journalistes ou des juristes, des artistes ou des individus. Des juristes comme Lawrence Lessig et son initiative intitulée Creative Commons, des artistes comme Antoine Moreau et son portail Artlibre, des journalistes comme Patrick Dedoni et Natacha Quester-simon qui travaillent actuellement sur le développement d’un portail du « contenu ouvert » et d’autres encore qui ont compris à quel point la révolte des programmeurs dans les années 80 contre les entreprises commerciales qui étouffent l’innovation en faisant un usage immodéré du droit protégeant la propriété intellectuelle est le point de départ d’une bataille plus importante et plus large qui touche à tous les types de production intellectuelle. Ils ont surtout compris que la législation du copyright, au départ conçue pour protéger les auteurs et garantir une diffusion efficace des connaissances et des discours, autrement dit des Lumières pour lesquels il a été défini, a été perverti et est aujourd’hui le moyen le plus efficace pour un petit nombre d’acteurs de contrôler et s’approprier les moyens juridiques et économiques de la production cullturelle ; c’est-à-dire très exactement le contraire de ce pourquoi il a été conçu.

En ce sens, la création du logiciel libre il y a dix-huit ans fut sans doute le début d’une authentique révolution qui verra un nombre croissant d’individus réclamer le retour des idées, des « contenus » et des formes d’expression culturelle dans le giron du bien commun, accessible à tous et modifiable par tous. La bataille ne fait que commencer.

Messages

  • Il arrive à l’industrie du logiciel la même chose que pour cele du cinéma. Dans les années 10, Edison et Eastman avaient formé un monopole que d’aucuns pensaient éternels. La dernière arme utilisé par ce que l’on appelait à l’époque le trust fut un brevet sur...les perforations de la pellicule, ce qui fut battu en brèche car on prouva que certains rouleaux de papier hygiéniques étaient conçus antérieurement avec le même procédé. L’informatique en est encore à ses débuts...