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L’édition numérique à l’âge de l’Internet mobile

vendredi 18 octobre 2002, par Jean-Philippe Pastor

Jean-Philippe Pastor dirige Phonereader, une société de distribution de contenus sur des "smartphones", engins hybrides entre le portable et l’agenda électronique utilisant la norme GPRS. Venu du monde de l’édition traditionnelle, il nous livre ici une interview réalisée par Fabrice Chrétien, où il fait le point sur la grande redistribution des cartes qu’entraîne la numérisation du texte dans la chaîne de production et de distribution.

Où en-est selon vous le livre électronique ?

Sur l’objet en lui-même, je n’en sais rien. Mais la question de la machine est-elle déterminante ? C’est une affaire de constructeur, voire d’opérateur ; certainement pas d’éditeur : une maison d’édition numérique est nécessairement multi-support. C’est évidemment le contenu qui compte, pas le contenant. Tous les fichiers doivent être accessibles sur différents supports au même moment : des ordinateurs portables, des tablettes numériques, des e-books ou des assistants personnels et maintenant des « smartphones ». Le grand changement en cours est que ces appareils sont désormais constamment connectés. Ils intègrent tous des modems téléphoniques haut-débit et ils n’ont pas fini d’évoluer ! En conséquence, ils appartiennent au monde des mobiles multimedia qui n’ont plus besoin d’être « rechargés » en information par un recours systématique au PC. Les machines sont entièrement autonomes, accédant à l’information directement en ligne par des réseaux sans fil, ce qui change considérablement la donne.

Qu’est-ce que cela change d’être toujours en ligne plutôt que d’avoir accès à un fichier préalablement téléchargé ?

Le changement d’environnement est total. D’abord pour le lecteur qui évolue dans un système ouvert et qui est maintenant capable de lier un texte à n’importe quelle base de données en dynamique sans être cloisonné à l’intérieur d’un seul et même format de lecture. D’autre part en amont, l’éditeur est totalement rassuré du point de vue des droits. Il n’a plus peur du piratage : dans la mesure où tous les fichiers sont installés dans les serveurs en téléconsultation et non plus téléchargés dans les terminaux des utilisateurs, le copyright est désormais contrôlé. A la différence du web, l’éditeur numérique sur support mobile sait en temps réel qui est connecté et qui ne l’est pas. L’abonné est repéré grâce à l’utilisation qu’il fait de sa carte sim telecom comme avec son téléphone portable. Enfin la facturation est considérablement simplifiée. Sans conteste, nous sommes passés en quelques mois du modèle de l’Internet fixe où le gratuit prédomine à celui de la téléphonie mobile où le forfait est la règle.

Les modèles économiques liés au développement du livre numérique ne semblent pourtant pas très au point...

Aujourd’hui le numérique sort à peine de l’âge de Bouvard et Pécuchet dont l’ambition initiale était de copier/coller toutes les connaissances sur des supports dématérialisés. On pensait naïvement pouvoir revendre sur le réseau ces fichiers-lies moyennant un prix de téléchargement comme s’il s’agissait d’un ouvrage physique en librairie. Cette façon de voir n’a aucun avenir.

Mais alors que proposer à la place ?

Peu à peu, l’éditeur numérique comprend que l’échange économique se situe plutôt au niveau de l’accès aux services. Ce que l’on met en avant dans la chaîne de la valeur aujourd’hui, c’est le droit d’accès plutôt que le « contenu-produit ». L’édition numérique fonctionne en réseau et les échanges marchands commercialisent des droits d’entrée à un certain nombre d’applications éditoriales durables dans le temps. L’objectif des éditeurs n’est donc plus de vendre un livre comme un produit fini que l’on destine à un acheteur-lecteur (avec lequel les relations se concentrent sur l’acte d’acquisition pour ne plus jamais le revoir), mais de l’intéresser à des services qui doivent le satisfaire le plus longtemps possible. En conséquence, le lecteur n’est plus un acheteur, mais un abonné à des applications multiples : prestations de personnalisation en ligne, location de fichiers à consulter sur le serveur sans obligation de téléchargement, hypertextualité des oeuvres liées à des bases de données au choix (dictionnaires, encyclopédie, lexiques...), synchronisation des données pour son propre support mobile, messagerie intracommunautaire etc. C’est donc la capacité à rester connecté avec ses abonnés qui détermine la richesse économique de l’éditeur. Ce n’est plus l’accumulation d’un fonds éditorial pléthorique destiné à terme à une clientèle anonyme. Ce n’est donc pas la capacité à remplir les librairies par ses dernières nouveautés qui détermine la compétence d’un éditeur.

Des services d’accord, mais que deviennent les contenus dans ce nouveau schéma ?

Côté contenu, ce qui compte, c’est le temps... le temps de construire de vaste machines textuelles multimedia ; c’est-à-dire des plate-formes où chaque abonné peut ensuite venir personnaliser ses demandes en ayant soin de peaufiner son profil. Pour ce faire, il faut intégrer sur des serveurs spécifiques tous les contenus fournis par les éditeurs. Les serveurs traduisent automatiquement les fichiers en une version homogène XML. Cette uniformisation dans le langage permet ensuite de faire agir des dizaines d’applications spécifiques travaillant sur une base propre (ce qui serait impossible si les contenus n’étaient pas tous codés de la même façon). L’uniformisation du langage permet notamment de servir au client connecté la feuille de style correspondant à la nature de son terminal - et donc de profiter pleinement des fonctionnalités que son appareil met à sa disposition. Aussi voit-on nettement qu’il est de plus en plus difficile de séparer les aspects techniques des aspects « contenus ». Pour s’en tenir au travail d’intégrateur en lui-même, il n’est plus possible de séparer le travail éditorial d’un côté et le travail d’intégration numérique de l’autre. C’est un seul et même projet capable d’être exploité sur n’importe quel support pourvu qu’il soit mobile et connecté...

Mais où se trouve votre travail éditorial sur les textes ?

Sur le balisage des contenus. Le travail d’indexation, de hiérarchisation de l’information est de loin le travail le plus important pour un intégrateur de contenus sur l’Internet mobile. Il y a au niveau du code source des textes présentés sur écran tout un travail rhétorique d’écriture en amont. Jusqu’à présent, les formats comme le format Adobe PDF ou Microsoft Reader fonctionnaient en circuit fermé. De nouveaux formats résolument ouverts sur le réseau permettant au lecteur de créer son propre environnement en termes de services sont désormais développés.

Ce n’est donc pas qu’un travail de présentation des contenus sur écran...

Le travail textuel dans le numérique n’est pas qu’un art de l’écran. C’est avant tout un art de la programmation textuelle et de l’indexation. Mise en rapport des données, algorithmes et calculs sémantiques en sont les principaux fondements. En ce qui concerne l’approche littéraire - qui est seulement une activité parmi celles traitant plus spécifiquement du pratique et du professionnel ( de la même manière qu’il existe dans l’édition classique des secteurs du même nom), l’auteur d’un texte numérique n’intervient plus directement sur un matériau visible par le lecteur au moment où il le découvre sur écran. Il agit sur un matériau qui lui est propre : le code source à l’origine du texte qui s’actualise constamment en fonction du programme mis en place. Il écrit par conséquent en effectuant en amont un travail de modélisation des textes, réévalué en fonction des incessantes actualisations qui surviennent à l’écran.

En quoi consiste précisément ce travail de modélisation ?

Il s’agit de coder dans une norme unifiée sur les serveurs l’arborescence des documents, en distinguant préalablement leur forme logique par rapport aux services et leur contenu « cognitif » propre. Cette distinction n’est évidemment pas apparente à l’écran. Mais elle est essentielle afin de transposer un même document multimédia sur différents supports et pour différentes formes éditoriales.

Toute cette littérature électronique peut néanmoins faire douter de la qualité du travail d’écriture...

Oui certes, le fait d’être en ligne donne l’impression de textes éphémères, qui ne peuvent pas être repris, re-travaillés, etc. En réalité, c’est l’inverse qui se passe. C’est uniquement lorsqu’on s’en tient au niveau du texte visible sur écran que se produisent les effets tant décriés de l’immédiateté, du temps réel et de la simplification à outrance dans l’information produite. C’est à ce niveau très apparent du rapport au texte et à l’information qu’on a faussement l’impression que l’effort de médiation, du travail symbolique opéré sur le contenu a totalement disparu. Qu’en bref l’effort de réflexion est absent. On croit faussement que le flux est préféré à la forme, que les textes en ligne se donnent pour la vie du texte elle-même plutôt que pour la représentation du sens qu’il doit promouvoir. On a peur que le média s’affirme aux dépens du médiateur. Or le défi est dans la capacité à offrir une offre de qualité par la finesse de sa préparation, dans le back-office. Tout l’intérêt du travail d’un intégrateur réside dans le compromis qu’il faut bien mesurer entre le travail de spécification des objets balisés (jusqu’où aller dans l’indexation et la pertinence des descriptions codées..) et le traitement automatique qu’on entend offrir au lecteur à partir de ce balisage.

A vous entendre il semble que nous assistions à une modification de l’écriture et de ses codes dans l’utilisation que nous faisons des nouvelles technologies ?

C’est évident. Et de toute façon, nous devons nous prémunir contre une simple reproduction numérique de ce qui existe chez les éditeurs « papier ». Pendant un temps, les éditeurs numériques ont fait revivre la fiction éditoriale d’un livre maintenu dans son intégralité sous forme d’un ensemble de fichiers numériques Adobe ou Microsoft. Or nous sommes dans l’obligation de rompre avec la forme matérielle traditionnelle du livre. Nous ne pouvons plus espérer reconstruire la notion juridique d’une œuvre intellectuelle à la manière du sacro-saint copyright d’antan. Nous oublions que notre tradition d’écriture n’a rien d’immémorial.

Elle a constamment évolué, y compris même dans les dernières décennies. Avons-nous par exemple oublié la révolution qu’a provoqué l’apparition du livre de poche il y a seulement cinquante ans ? Dans les années qui viennent, nous allons nous habituer à des expériences d’écriture qui ne répondent plus à la forme « livre » mais organisent des corpus de textes électroniques sans support papier, présentant des signatures qui ne sont même plus selon les cas des « opus » ou des œuvres finies. Elles ne sont même plus délimitables dans leur temps de réalisation et sont sans cesse reprises par leurs auteurs. Ce sont des processus textuels ouverts sur les réseaux mondiaux et offerts à l’accès du lecteur devenu par moment coauteur. Ce sont des écritures en ligne que nous rejoignons en se connectant via une adresse http ou un serveur dédié...

Cette façon d’envisager les lettres, la littérature ou « les humanités » ne nous renvoie plus à l’ idée du temps de lecture ou d’écriture auquel nous sommes habitués...

Il est clair que la nature du temps consommé devant l’écran d’un support mobile n’est pas la même que devant une page imprimée. La qualité du temps consommé avec un livre est bien supérieure à celle employée sur l’internet. Il y a indéniablement un effet prosaïque du temps consommé sur un site web où la qualité de lecture est désastreuse en matière de concentration et de réflexion - mais très profitable en termes de praticité. Selon moi, la lecture en situation de mobilité connectée fait la part des choses entre ces deux extrêmes. D’un côté le temps est nettement plus séquencé, dirigé, orienté vers des portions qui ne se présentent pas de la même manière que dans un livre ; d’un autre côté ne plus avoir affaire à un ordinateur et son moniteur permet une liberté de mouvement favorable à l’invention et la création mentale. On peut toujours avoir l’impression d’un flux ininterrompu ; mais on découvre en même temps à quel point il est désormais possible de structurer ses contenus par un travail d’indexation personnalisé très poussé.

En quoi le lecteur participe-t-il à sa lecture d’une manière plus active ?

Le lecteur participe à des scenarii qu’il emprunte selon le niveau d’accès auquel on le laisse intervenir. Il peut modifier substantiellement les paramètres correspondant à son profil afin d’obtenir le résultat qu’il souhaite à l’écran. La chose vraiment nouvelle dans le numérique tel qu’il prend forme aujourd’hui est qu’il est envisageable pour un lecteur d’introduire de l’inédit, de l’inattendu dans les techniques que l’on met à sa disposition ; alors qu’il faut reconnaître que la forme papier s’y prête nettement moins désormais. Aujourd’hui plusieurs rédacteurs d’une même communauté d’intérêt peuvent intervenir continûment sur des textes préalablement mis en ligne par des auteurs absents au moment de la ré-actualisation des pages. Le processus d’accélération de l’information sur écran nomade promet des rencontres imprévisibles et des effets de lecture/écriture inattendus. Toutes ces nouvelles dispositions naissent du fait qu’on a mis un terme à la corrélation entre écrit et imprimé qui déterminait le temps qu’il fallait pour écrire un livre ou rédiger un texte. Tout peut encore et toujours s’actualiser et à plusieurs !

Dans un tel univers en réseau, le livre « papier » n’est plus qu’un souvenir...

Je ne partage pas cet avis. Le livre est un support comme un autre qui soutient sa propre logique. D’un certain point de vue, il a même un grand avenir devant lui. Rien ne permet à terme d’envisager sa disparition. Son histoire est encore à inventer parallèlement au développement des nouvelles technologies. Pourquoi sacrifierait-on une possibilité d’écriture au moment d’en inventer une autre ? Se passer du papier, ce serait un peu comme si on avait décidé un beau jour de supprimer la radio sous prétexte de pouvoir allumer la télé.

Reconnaissez tout de même que votre activité n’a plus rien a voir avec l’édition traditionnelle

Je viens pour ma part de l’édition classique et je fais mon travail à de nombreux égards de la même façon qu’auparavant. Sur un grand nombre de points, j’aimerais conserver et maintenir l’exercice de toutes les vertus enracinées dans la culture « papier » ou la discipline des livres. Que ces vertus ou exigences soient de nos jours sans cesse évoquées sous des connotations passéistes et condescendantes ne doit pas nous empêcher de les ré-affirmer haut et fort. Il faut être très scrupuleux sur ces sujets. Mais je n’idéalise pas le travail de l’éditeur conventionnel pour autant. Il ne semble pas que les éditeurs « papier » aient tellement respecté l’objet-livre dont ils sont prétendument supposés défendre la survie. Le livre aujourd’hui est une industrie qui correspond à un montage social et économique délirant. Le nombre de nouveautés qui paraissent chaque année - environ 40 000 - et les ratio concernant les retours et autres invendus - qui peuvent aller jusqu’à 45% - sont proprement ahurissants. Ces constats nous amènent à nous demander où est la raison en matière économique et financière ? L’éditeur numérique est-il vraiment un doux rêveur si on compare son travail aux activités déraisonnables de l’éditeur au sens classique ? En tout état de cause le livre ne peut plus être l’expression d’un référent univoque qui doit avoir des droits prioritaires par rapport à d’autres modèles d’expression plus innovants. Le livre doit opérer lui aussi sa propre transformation.

Pour l’instant le livre -papier sort tout de même grand gagnant de la bataille avec le numérique

C’est sûr, on peut le croire mais les problèmes du livre-papier n’ont pas disparu comme par enchantement. Nous vivons actuellement les temps d’une fausse restauration dont on sait comment l’Histoire aime à les déjouer. Il s’agit en ce moment d’éviter l’erreur la plus tentante mais aussi la plus grave : réduire l’événement technique à une question strictement technique, rabattre l’invention technologique des nouveaux dispositifs multimedia à un simple développement mécanique de l’histoire du Papier, de ses possibilités virtuelles ou implicites. Les éditeurs les plus intelligents - et il y en a beaucoup - savent qu’ils vivent à proximité d’un gouffre.

On a pourtant l’impression d’une grande régression dans l’acte de lire et d’écrire. Les éditeurs se posent comme les garants d’une certaine culture. La culture au sens traditionnel semble selon eux en danger, ne serait-ce que dans la mauvaise qualité rédactionnelle des textes mis à l’écran.

Oui, oui...c’est vrai ; je ne dirais rien d’original en confirmant qu’on trouve de tout sur Internet, le pire comme le meilleur. Toutefois l’écriture numérique ne se limite pas à la lecture sur le net. L’expérience du numérique ne se réduit pas à rejoindre des sites où l’on trouve toutes sortes de choses à lire. Pour ma part, je ne vois aucune régression dans ce qui se passe aujourd’hui dans l’écriture numérique. La régression me semble plutôt marquée du côté de la production littéraire contemporaine. D’ailleurs, il est remarquable qu’une évolution comparable à celle de l’écriture numérique dans ses pires aspects ait lieu dans les incessantes parutions des nouveautés « papier » : lisez des romans de rentrée à fort tirage, vous verrez à quel point les aspects mimétiques concernant l’écriture électronique sont forts. A n’en pas douter, l’écriture-papier se transforme sous nos yeux en écriture électronique. Quant à l’Ecriture en tant que telle, la vraie, gageons qu’elle soit encore une chose à venir...

Dans bien des cas, et pour beaucoup d’éditeurs encore, écrire sur l’Internet semble pourtant bien superficiel

Au contraire, la manière d’envisager la lecture s’est approfondie et l’acte de lire en lui-même s’est pluralisé. A beaucoup d’égard cette évolution technique n’a rien de technique : il me semble qu’il y a non seulement une actualisation des considérations théoriques et littéraires des grands auteurs « papier » dans le monde du numérique - je pense notamment à Genette, Barthes ou Derrida mais que nous nous trouvons également devant des situations inattendues qui devraient nous réjouir. L’invention est extraordinairement forte dans nos domaines. Quant à la culture dont vous parlez, dois-je rappeler que la plupart des grands philosophes ne se sont jamais « adaptés » à la lecture des livres imprimés. Il y a depuis toujours dans l’histoire de la pensée comme une inadéquation des idées avec l’évolution des supports empruntés pour les exprimer. Et je dirais même que cette inadéquation est consubstantielle à l’Histoire de la philosophie. Cela va de soit pour les anciens pour qui l’expression écrite allait jusqu’à tuer l’acte de penser, notamment les platoniciens. A ce sujet, il y aurait beaucoup à dire sur l’histoire des dialogues en tant que forme littéraire et philosophique. Mais cela vaut également pour les modernes qui comme Lacan, Deleuze ou Castoriadis n’ont souvent laissé volontairement de leur œuvre que la transcription rédigée de leurs séminaires publics...