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Wikipedia : présentation et histoire

mercredi 18 juillet 2007, par Sylvain Firer-Blaess

Depuis sa création, Wikipedia est un véritable sujet de polémiques, en particulier au sein des milieux académiques qui se sentent menacés par la popularité de cette encyclopédie ouverte, sans doute parce que, éditable et amendable par tous, elle remet en question ce qu'ils estiment relever d'un monopole légitime. Pour preuve, la récente « étude » diffusée par plusieurs étudiants de Science Po, cherchant à mettre en évidence la faillibilité de l'encyclopédie, sur la base d'erreurs qu'ils y ont volontairement introduits. Au delà d'interrogations un peu puériles sur la qualité ou l'absence de qualité intrinsèque de cette encyclopédie qu'on aborderait comme un « produit » fini, il peut être intéressant de se pencher sur le mode de fonctionnement de cette entreprise, considérée cette fois comme un système social, un lieu de coordination et de coopération entre plusieurs milliers de participants ; amendable par tous, éditable indéfiniment, Wikipédia n'est en effet jamais « finie » - pas plus que ne l'est le savoir d'ailleurs, en perpétuel renouvellement. De ce simple fait, il est bien plus pertinent de s'interroger sur la manière dont le travail de co-construction des connaissance s'accomplit en permanence, que sur la « verité » de tel ou tel énoncé qui y serait produit. C'est exactement ce que fait Sylvain Firer-Blaess dans cette série de trois articles qu'il a accepté de publier pour Homo Numericus. S'appuyant sur les travaux de Foucault, mais pas ceux auquel on s'attendrait, il développe une analyse politique percutante de Wikipedia comme lieu où s'exerce et refuse de s'exercer en même temps une certaine forme de pouvoir. Pour lui, et il l'expliquera dans ses deuxième et troisième parties de cette série, Wikipédia est traversé d'une tension qui lui est propre et qu'il tente de qualifier en démontant à la fois les moeurs et les mécanismes de régulation de cette communauté très particulière. Pour l'heure, il nous la présente, dans ses dimension techniques et historiques. Ce travail est issu d'un mémoire de fin d'étude présenté à l'IEP de Lyon.

Introduction

On appelle wiki une interface informatique permettant l'édition commune de pages web. Le concept de Wiki est élaboré par Ward Cunningham dans son site WikiWikiWeb, lancé en 2000. Wikipédia n'est donc qu'un des projets utilisant cette technologie, il existe de nombreux autres sites utilisant le wiki.

La technologie Wiki permet au visiteur d'un site d'éditer c'est-à-dire de créer ou modifier lui-même une page web via une interface aisément utilisable. Chaque page sur un site Wiki contient en effet un lien hypertexte, qui renvoie l'utilisateur à une interface d'édition lui permettant de modifier la page. Une fois les modifications effectuées, le visiteur devenu éditeur sauvegarde la page modifiée, qui remplacera en ligne immédiatement l'ancienne version. L'interface d'édition est assez simple pour être utilisée par quiconque, même s'il faut apprendre une codification simple pour bien utiliser les possibilités d'éditions -création de tableaux, etc.- .

Dans la plupart des sites wikis, dont Wikipédia, on a la possibilité, soit de s'inscrire sur le site, c'est à dire de créer un profil d'utilisateur, soit de rester anonyme. Si on reste anonyme, les modifications seront alors « signées« du numéro d'IP (identifiant individuel de la connexion internet utilisée). La plupart des Wikis (dont Wikipédia) disposent de systèmes d'archives qui enregistrent toutes les versions successives d'une même page, ce qui permet un retour aisé à une version antérieure. La facilité de modifier une page est ainsi contrebalancée par une même facilité d'annuler les modifications d'un tiers, ce qui permet notamment qu'aucun dommage permanent, dans le sens, par exemple, d'une suppression du contenu de la page ou de l'ajout de contenu inapproprié, ne puisse être infligé à une page par une mauvaise modification.

La Wikipédia contient de même quelques spécificités importantes ; ainsi Wikipédia permet aux utilisateurs inscrits de disposer d'une « liste de suivi » leur permettant de s'enquérir directement des modifications des pages qu'ils souhaitent surveiller de près, notamment par l'envoi d'un email dès qu'une page suivie est modifiée. De même, Wikipédia lie à chaque page/article une page de discussion, elle aussi modifiable selon la technologie wiki, qui permet à tous de discuter de l'article et des choix de modification de la page/article.

Le projet Wikipédia (Wp) a été lancé exactement le 15 janvier 2001, par Jimmy Wales, homme d'affaires dans les nouvelles technologies, doctorant en philosophie1, créateur et propriétaire du projet, et Larry Sanger, docteur en philosophie travaillant pour Wales et responsable du projet. Wikipédia était à la base le sous-projet expérimental d'un autre projet d'encyclopédie en ligne s'appelant Nupédia, créé le 9 mars 2000 par les mêmes personnes. Nupédia, comme aujourd'hui Wikipédia, se voulait une encyclopédie libre de droits d'auteurs, sous une licence créée par le mouvement des logiciels libres, appelée GFDL. Nupedia prenait le système d'organisation classique de formation d'une encyclopédie : les articles devaient être écrits par des experts, et étaient publiés après un long processus de vérification.

Wikipédia utilisa en revanche, dès le début, le système d'édition permis par la technologie Wiki, collaboratif, et sans processus de vérification. Tandis que le contenu de Wp augmentait rapidement -22 000 articles à la fin de la première année ! - la progression de Nupedia restait elle particulièrement lente : d'octobre 2001 à avril 2003, seuls deux nouveaux articles étaient publiés en ligne. Le projet Nupedia fut clôturé en 2003, à cause d'une panne du serveur hébergeant le site, ainsi que du manque de volonté affiché des responsables et contributeurs pour remédier au problème ; ce qui laissa à Larry Sanger et Jimmy Wales l'occupation d'un seul projet encyclopédique, Wikipédia.

Devant le succès croissant de Wp, Sanger et Wales décident de créer, le 20 juin 2003, la fondation Wikimedia, organisation à but non lucratif détenant le projet, et chargée d'organiser et de promouvoir Wikipédia et ce qu'on appellera bientôt les « projets sœurs » (« sister projects »). Ces derniers visent à transposer le système qui a fait le succès de Wikipédia à d'autres types de savoir. En décembre 2002 est par exemple lancé Wiktionary, un projet de dictionnaire en ligne, puis ce sera en juin 2003 Wikiquote, une collection de citations, et un mois plus tard Wikibooks, une collection de livres sans droits d'auteurs.

Depuis sa création, le contenu de Wikipédia a connu une progression quasi exponentielle, du moins pour sa version anglaise. Wikipédia comporte aujourd'hui 160 éditions différentes en langues « actives » (plus de 100 articles), et totalise en septembre 2006 plus de 5 millions d'articles, dont 1,4 millions en anglais, 460 000 en Allemand, et 355 000 en Français.

Wikipédia est, incontestablement, un grand succès populaire : il fait partie des 10 sites les plus fréquentés au monde ; il suffit d'ailleurs de taper un mot sur Google pour remarquer que sa définition dans Wikipédia fait partie des premières réponses. Pour ce qui est de la qualité « objective » de l'encyclopédie, les informations nous manquent. Certes, le mode d'édition Wiki donne un contenu instable (pouvant donner des différences d'édition dans le temps) par rapport à ses consoeurs Universalis ou Britannica, et certains « scandales »2 ont éclaté suite à des biographies qui s'étaient révélées être fausses et polémiques à un certain moment. Néanmoins, le contenu général ne semble pas en reste par rapport à ses concurrentes : un article publié dans la très sérieuse revue Nature en décembre 2005 soutient que Wikipédia et l'encyclopédie Britannica sont jugées comparables en ce qui concerne la qualité des articles scientifiques3. Enfin, si la réussite est incontestable en popularité et sa qualité certainement convenable, le projet encyclopédique pèche par sa problématique absence de légitimité auprès du monde scientifique et éducatif, malgré l'article cité précédemment qui ne change rien à la nature nouvelle et déroutante de l'encyclopédie : l'encyclopédie libre dérange par sa non reconnaissance des traditionnels producteurs de savoir ; il semble ainsi plutôt logique que les personnes dont le rôle n'est plus reconnu à leur valeur habituelle (je parle ici des scientifiques, qui n'ont pas à la base plus de reconnaissance qu'un utilisateur lambda dans la Wp)) ne reconnaissent pas, en réaction, un projet de ce côté-là plutôt subversif.

Une organisation politique en tension

L'organisation de la Wikipédia ne connaît pas vraiment de hiérarchie. Elle est auto-organisée dans le sens où ce n'est pas une structure supérieure qui prend les décisions, mais où toutes les personnes intéressées et volontaires les prennent. Cette auto-organisation s'accompagne d'un très grand dynamisme au vu du grand nombre de pages créées et des modifications éditées par jour, ainsi que d'une grande efficience si l'on en croit l'article de Nature évoqué plus haut.

Pour comprendre l'organisation de Wikipédia, il faut connaître ses débuts, cruciaux car ils posent les bases de sa structure. Nous nous sommes basés pour cela sur le long écrit de Larry Sanger, « The Early History of Nupedia and Wikipedia : A Memoir », publié en 2005 dans le magazine en ligne Slashdot.

De la création de Wikipédia en janvier 2001 jusqu'au départ de Larry Sanger en mars 2002, nous pouvons voir deux phases distinctes dans l'organisation de Wikipédia : une phase primaire où les wikipédiens sont exclusivement des experts, que Larry Sanger appelle l' « Eden Anarchiste » puis une phase d'ouverture populaire, qui peut être qualifiée d'une véritable « invasion barbare » selon la vision du même Sanger, et qui s'accompagnera d'une crise.

Un Eden anarchiste ?

Quand le projet Wikipédia est créé, il est dès le début ouvert à tous, néanmoins sa population reste majoritairement circonscrite aux experts de Nupedia, qui travaillent sur les deux projets simultanément. Cette population primaire est donc une population d'experts du savoir, majoritairement des universitaires. Cet état de fait perdure jusqu'à ce que Wikipédia gagne en popularité, ce qui lui vaut l'arrivée de vagues successives de nouveaux acteurs, la première arrivée massive se déroulant dans l'été 2001.

Cette première période, de janvier à août 2001, prouve la grande efficacité du système wiki : 600 articles sont rédigés à la fin du mois de janvier, 1300 en mars, 2300 en avril, 3900 en mai4. Sanger parle alors de l'organisation du projet comme d'une « saine anarchie »5 (« good-natured anarchy ») et d' « une sorte d'état de nature rousseauiste numérique », voulant sûrement indiquer que la communauté était composée de bonnes personnes qui ne souhaitaient pas de troubles, et que l'organisation était en paix, exempte de conflits.6

Lors de ces tous premiers temps, il n'y a absolument aucune règle écrite ni organe de régulation : les conflits, de nature éditoriale, sont réglés par la discussion et le consensus. Il n'y a ni chef véritable -Même si Sanger est responsable du projet, il a renoncé à prendre le titre de rédacteur en chef et des pouvoirs supplémentaires-, ni hiérarchie, ni règles précises. L'homogénéité de la population (quasiment tous des universitaires) et son faible nombre (environ 200 participants actifs) facilitent sûrement les choses.

Une certaine tension, qui s'amplifiera par la suite, semble néanmoins déjà présente dans les débuts. Elle concerne le fait que le but et la forme de Wikipédia sont quelque peu en contradiction : son but est de former une encyclopédie, et en ce sens des règles sont nécessaires sur son contenu, son édition et sa syntaxe ; en revanche, sa forme, le wiki, est lié à une « culture wiki » qui supporte mal l'institution de règles : dans les wikis existant, la liberté est totale et l'on peut généralement éditer ce qu'on veut, comme l'on veut. La structure technique a généralement mené à des pratiques anarchiques, dans le sens de chaotique (par exemple le wiki everything27). De cette pratique découle un principe qui sera repris par un certain nombre de personnes dans Wikipédia, et qui est celui d'éviter de mettre en place toute règle. Nous appellerons les personnes se reconnaissant dans cette vision les « Wiki-anarchistes ». Attention, le wiki-anarchisme est bien différent d'autres doctrines anarchistes auxquelles nous sommes habitués. L'idée principale ici est que n'importe quelle règle pour un wiki serait néfaste, alors que, par exemple, l'anarchisme selon Proudhon ne fait pas des règles un mal, au contraire.

Évidemment pour Sanger et Wales, l'objectif premier est de créer une encyclopédie, le mode d'organisation wiki étant soumis à cet objectif : pas question de faire passer le wiki-anarchisme comme une fin en soi, il est subordonné à la réalisation du projet et peut donc faire l'objet de « dérogations », comme la mise en place de règles. Une autre école, qui va devenir majoritaire, se met alors en place. Ce sont ceux qui, comme les créateurs, pensent que le but premier est de faire une encyclopédie, et que pour mener à bien cette mission la mise en place de règles est essentielle. Nous les appellerons alors « Encyclopédistes-réglementariens ».

Ce conflit, entre « encyclopédistes-réglementariens », majoritaires, et « Wiki-anarchistes », est prédominant dans les premiers débats sur la structure de pouvoir de Wikipédia, et semble avoir été un enjeu essentiel pour Larry Sanger. Les premiers mois sont donc marqués par quelques « luttes » (« some struggle ») afin de mettre en place des normes (« policies ») que chacun devra respecter. Les encyclopédistes-réglementariens sont arrivés à imposer leurs vues, et des normes écrites vont ainsi être mises en places. Les règles générales sont tout d'abord inscrites dans l'article « What Wikipédia is not » (qui existe toujours aujourd'hui), et qui définissent de façon négative ce qu'est le projet encyclopédique (par exemple « Wikipédia n'est pas un dictionnaire » ou « Wikipédia n'est pas un recueil de journaux intimes »...). Cette règle est un compromis entre les deux écoles en quelque sorte ; ainsi elle ne dit pas précisément ce qu'est la Wikipédia, mais ce qui est prohibé, laissant une très large capacité d'action tout en imposant des limites.

Dans le même temps, s'instaurent aussi des normes de syntaxe, et de contenu. La plus célèbre8 norme de contenu, et la plus importante pour le fonctionnement de l'encyclopédie, est sans aucun doute celle du « Neutral Point of view » (Point de vue Neutre). Elle consiste à tenter de désamorcer les conflits sur le contenu des articles en demandant, pour chaque désaccord sur un point donné, que tous les avis provenant de sources scientifiques soient inclus dans l'article (nous verrons cela plus précisément dans la partie 3). Ainsi l'on espère d'une part éviter les conflits d'éditions entre partisans d'une idée ou d'une autre, et surtout de donner au lecteur toutes les clés pour saisir un problème.

L'esprit wiki-anarchiste reste néanmoins très présent dans l'organisation, comme le montre la publication de deux règles « anti-règles » établies ironiquement par le plus fervent de l'encyclopédistes-réglementarien, Sanger lui-même. La première, appelée malicieusement « Ignore All Rules », stipule : « si les règles vous rendent nerveux ou vous dépriment, et ne vous vous donnent pas envie de participer, alors ignorez-les simplement et faites ce que vous voulez faire » (traduction de la Wikipédia francophone). L'idée, pour le réglementarien Sanger, est que la jeune communauté doit d'abord apprendre par elle-même et par l'expérience les bonnes pratiques, qu'il faudra par la suite institutionnaliser. En effet, Sanger affirme que dès le début du projet, il ne pense pas que la structure originelle doive perdurer, et qu'une structure normative plus stricte devra être mise en place.

La seconde règle « anti-règle » se nomme « Be Bold in Updating pages », que l'on peut traduire par « n'hésitez pas à modifier les pages ! ». L'un des mécanismes contribuant à la réussite de Wikipédia est en effet le fait que la pratique individuelle se fait avant le contrôle par la communauté : une bonne édition fait l'objet d'un consensus « passif », c'est à dire acceptée par défaut. Ainsi les éditions considérées comme bonnes font l'économie d'un débat et d'un processus de décision actif, seules celles qui portent à critique seront discutées à posteriori. On retrouvera d'ailleurs assez tôt sa règle corollaire « Don't bite the newbies », « ne mordez pas les nouveaux », qui demandent aux wikipediens de laisser faire les nouveaux entrants, et de ne pas être trop méchants lorsqu'ils font des erreurs.

Toutes ces règles sont, encore dans un principe wiki-anarchiste, respectées par consensus. Sanger décrit précisément ce consensus qui consiste en trois points : pour qu'une règle soit dite acceptée dans les débuts de Wikipédia, il faut : 1. Une pratique majoritaire de la règle, 2. La présence de nombreux wikipédiens faisant du « prosélytisme » de la règle, c'est à dire y faisant souvent référence lors de discussions sur les articles ou dans des débats de la communauté, et 3. Pas d' opposants à la norme ou de façon très minoritaires.

Ainsi « l'ordre sans le pouvoir » semble merveilleusement bien marcher dans les huit premiers mois de Wikipédia. Nous voyons que la mise en place d'une auto-organisation a demandé l'introduction de normes, des normes néanmoins qui restent lâches sous la pression des wiki-anarchistes. Cette « primo-communauté » et les pratiques mises en place ont été, selon Sanger, primordiales dans l'existence de Wp telle qu'on la connaît aujourd'hui. Elle a en effet mis en place de nombreuses règles et coutumes qui sont encore d'actualité.

Ainsi dans cette première phase, des normes sont établies, respectées grâce à un consensus global. Cet état d'« Eden anarchiste » va prendre fin progressivement à partir d'août 2001. Wikipédia devient en effet connue dans l'internet, et un afflux de nouvelles personnes va arriver, augmentant considérablement le nombre d'éditions et d'articles du projet encyclopédique, mais remettant aussi en cause son équilibre initial.

Les invasions barbares

Wp va ainsi devenir de plus en plus connu, d'une part suite à des publications dans des revues électroniques, mais surtout grâce à un « effet google »9 qui renvoie de plus en plus de monde sur le site. Le fait est que comme nous l'avons vu Wp reçoit des visiteurs qui peuvent être simples lecteurs de l'encyclopédie, mais qui peuvent aussi grâce à la technologie wiki devenir très facilement participants. Selon la volonté des créateurs, la participation est en effet ouverte sans restriction. Quand une certaine masse critique de participants fut dépassée, le modèle de normes lâches et acceptées par consensus instituée par la primo-communauté montra ses limites. Sanger décrit alors les troubles qui ont suivi.

La première conséquence de l'arrivée en masse de nouveaux participants, la plupart, à la différence des personnes constituant la primo-communauté, ne détenant pas de doctorat -on peut d'ailleurs parler d'une « vulgarisation » de la communauté wikipedienne- est la dissolution, sinon la disparition, de cette primo-communauté composée d'universitaires : Sanger explique que certains nouveaux arrivants, sans expertise sur les articles qu'ils modifient, peu respectueux des règles en vigueur et portés à des débats agressifs sur les pages de discussion, découragent et frustrent les participants de la première heure. Ainsi, nombre d'entre eux quittent le projet10. Les docteurs déçus ont semble-t-il été surpris par la rapidité du changement, et n'ont pas réagi à temps pour changer à leur avantage les règles du jeu.

Seconde conséquence, la remise en cause des normes établies par la primo-communauté. Comme nous l'avons vu, ces normes demandent un consensus supporté par une grande majorité de la communauté, or cette majorité tend à disparaître, et rien ne présuppose que les nouveaux arrivants vont adhérer à ces normes. Ainsi la Wikipédia fait face à un nombre croissant de pratiques violant les règles de la Wikipédia, et par conséquent compromettant la qualité de l'encyclopédie.

Enfin dernière conséquence, l'arrivée de ce que j'appellerai, en utilisant un vocabulaire foucaldien, de « déviants antisociaux », participants ayant comme volonté de nuire au projet. On peut les diviser en deux groupes : d'une part les « vandales », dont la démarche consiste à modifier les articles afin d'amoindrir leur qualité - suppression de tout ou partie d'un texte, ajout de grossièretés, de stupidités, ou plus sournoisement de fausses informations - ; et d'autre part les « trolls », personnages bien connus du folklore des forums de discussion par internet et autres chats, et qui définissent des personnes provoquant volontairement des disputes dans les débats.

L'arrivée en masse de nouveaux participants amène ainsi un changement de nature de la communauté, une remise en cause des règles et l'apparition d'agents perturbateurs, alors que l'ancienne organisation se révèle incapable de réguler ces problèmes. Larry Sanger et ses proches vont alors proposer une première série de solutions.

Si ces propositions n'ont pas été suivies, il est intéressant de les connaître, ne serait-ce que pour comprendre leur refus. A l'issu de cet échec, ajouté au fait qu'il n'était plus payé par la société Bomis, Sanger démissionne du projet, et fondera quelques années plus tard le projet concurrent à Wikipédia, « Citizendium ».

Pour ce qui est du premier point, la « vulgarisation » des wikipédiens, il est pour la majorité des intéressés inacceptable que l'on établisse des barrières à entrées pour résoudre le problème : l'encyclopédie collaborative se veut ouverte à tous. La proposition de Larry Sanger est alors de donner un statut spécial aux personnes disposant d'un doctorat, qui leur permettrait d'avoir plus d'autorité. Nous connaissons l'égalitarisme profond du projet et il n'est pas étonnant de découvrir que cette idée fut mal accueillie par la communauté, et par conséquent pas mise en place. Notons que l'« anti-élitisme » de l'encyclopédie, décrié par Sanger, est pour lui à la base de tous les problèmes de Wikipédia. Citizendium, le projet concurrent de Sanger, ouvert au public fin mars 2007, se présente ainsi comme un « double » de Wikipédia mais avec une structure de pouvoir basé sur cette idée de hiérarchie distinguant les personnes plus « sages » - disposant d'un grade universitaire - et les autres. Au moment où j'écris ces lignes Citizendium contient moins de 2000 articles, ce qui montre une progression bien inférieure aux début de la Wikipédia.

Le deuxième point, la remise en cause des consensus, est le problème principal auquel est confronté Sanger. Il a en effet refusé la dénomination de « rédacteur en chef » de l'encyclopédie et la possibilité de statuer unilatéralement sur les règles, ainsi que de prendre des mesures de coercition. Il ne dispose en tant que responsable du projet que d'une autorité morale qui suffisait avec la primo-communauté, mais maintenant son autorité est remise en cause par certains nouveaux arrivants. Afin de faire accepter les normes aux nouveaux, Sanger lance l'idée de les « wikifier » (les nouveaux) en créant un « comité d'accueil de Wikipédia », chargé d'accueillir les nouveaux et de leur apprendre les bonnes manières. Mais cela n'empêche en aucun cas à un certain nombre de personnes de défier les règles défendues par Sanger. Ce dernier contrebalance son manque d'autorité en discutant longuement avec ses détracteurs, ce qui s'avère peu rentable comparé à l'énergie dépensée. Afin de sauver certaines règles de base de Wp, Sanger va ainsi en novembre 2001 demander à Jimmy Wales, ayant plus grande autorité puisque propriétaire du projet (et de plus, semble-t-il, considéré un peu comme un sage dans la communauté), de déclarer certaines règles obligatoires et non discutables, ce qui aura semble-t-il pour effet de donner plus de poids aux « wikifieurs ». On voit néanmoins la difficulté pour des « chefs » de faire valoir leur autorité.

Enfin, à propos des saboteurs, Sanger voulait appliquer une technique appelée « name and shame », qui consiste à publier le nom du vandale, ce dernier recevant par la suite la désapprobation publique de la communauté. Si cette mise à dos publique ne suffit pas, l'utilisateur est automatiquement banni. Mais cette technique n'est pas acceptée par la communauté, Sanger explique ce refus par un état d'esprit publiquement encouragé par Jimmy Wales et provenant de la pensée « wiki-anarchiste », appelée le Wikilove11. Le Wikilove demande de traiter chaque membre de la communauté avec respect et amour. Sûrement bonne en soi, cette règle devient contre productive lorsqu'on l'applique à tous sans distinction, même aux présumés vandales, ce qui semble avoir été le cas. Ainsi le fait de traiter quelqu'un de vandale et de l'afficher publiquement a été mal perçu par la communauté, et le présumé vandale se retrouve souvent défendu par une partie de la communauté du seul fait qu'il ait été « attaqué ». Ainsi le bannissement des vandales ne se fait qu'après de « longues et pénibles » discussions.

A force de débattre en faveur des normes et contre les vandales, Sanger devient peu à peu une personne controversée au sein de la communauté. De plus, la société de Wales, Bomis, qui finance Wikipédia, subit le contre coup du crack boursier des valeurs internet, et ne peut plus payer Sanger. Ainsi Sanger démissionne du projet Wikipédia en mars 2002, soit un an et trois mois après sa mise en place.

Dans des débuts sans problèmes puisque modestes, la communauté Wikipédia institue des normes plutôt lâches tout en restant utiles, les normes étant respectées par consensus. Les décisions sont prises sans hiérarchie. Mais quelques mois plus tard le projet Wikipédia voit, par sa popularité grandissante, le nombre de ses participants augmenter considérablement, ce qui permet à l'encyclopédie de croître rapidement, mais met aussi le projet en face de nouvelles difficultés : la fin de l'hégémonie universitaire, la remise en cause des quelques norme établies, enfin l'apparition de pratiques de destruction. Néanmoins l'idéologie première de Wikipédia reste fidèle à elle-même, et la communauté refuse les propositions de hiérarchisation, de mise en place d'un chef ou encore de violence symbolique.

Nous ne connaissons pas les détails de la suite des événements, mais l'on connaît en gros les changements qui ont permis à la Wikipédia de survivre. Pour résumer, une codification des normes bien plus précise va être menée afin de rationaliser la pratique d'édition ; le consensus sera bien souvent remplacé par le vote pour ce qui est des choix sur cette codification, enfin une multitude de statuts vont être mis en place, permettant à certains wikipediens de disposer de nouveaux pouvoirs, notamment de coercition.

Notes 

1 Jimmy Wales n'a en effet jamais rédigé sa thèse de philosophie

2 En décembre 2005, John Seigenthaler, journaliste, découvre que depuis mai 2005 sa biographie sur wikipedia soutient qu'il aurait eu part à l'assassinat du président Kenedy. Seigenthalet ne s'est pas privé d'ameuter les médias afin de dénoncer publiquement le projet encyclopédique

3 http://www.nature.com/news/2005/051212/pdf/438900a.pdf

4 Les articles en questions ont malheureusement étés perdus, il n'est donc pas possible de connaître leur longueur ni leur qualité

5 Nous laissons bien sûr à Larry Sanger le choix de ses mots, légitimes ou non. Il fait sûrement référence ici à la structure auto-organisée.

6 La comparaison s'arrête là car dans l'état de nature de Rousseau, si la terre est en paix c'est parce que les êtres humains ne se rencontrent que rarement, et n'ont donc pas de projets en commun (Rousseau:1755).

7 Everything2 est un wiki qui permet de déposer des billets sur n'importe quel sujet ; c'esr rapidement devenu un grand n'importe quoi : http://everything2.com/

8 C'est celle dont on parle le plus dans les médias, et la première dont vous entendrez parler quand vous entrerez dans la « communauté ».

9 Le moteur de recherche Google liste ses résultats de recherche selon la popularité de la page web. Plus la page a fait l'objet d'une référence par une autre page (par un hyperlien), plus la page gagne en popularité google. Plus wikipédia est connue gràce à google, plus les gens lui font référence dans leurs sites web, plus wikipedia est donnée première dans les résultats google, et ainsi de suite.

10 Nous verrons que ce mécanisme de « démission » existe toujours aujourd'hui, et qu'il a pour bon côté d'éviter la formation d'une oligarchie.

11 http://fr.wikipedia.org/wiki/Wikilove

 


Crédits photo : Path to knowledge, par Fictures, sur Flickr en CC By 2.0