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Google investit la longue traîne du livre

lundi 10 novembre 2008

Google est engagé depuis plusieurs années dans un important programme de numérisation de livre en accord avec un certain nombre de bibliothèques, américaines pour la plupart. Ce programme a provoqué une levée de boucliers de la part des auteurs et éditeurs, mécontents de voir leurs ouvrages ainsi utilisés sans qu’ils aient donné leur accord.

Lire sur Zdnet : Les éditeurs américains portent plainte contre Google Print, Alorie Gilbert, 20/10/2005

Le service proposé par Google ne donne pas un libre accès aux ouvrages numérisés protégés par le copyright, mais permet d’y faire des recherches en texte intégral et d’en visualiser des extraits. Pour sa défense, Google a souvent évoqué le fair use, cette limitation propre au droit d’auteur américain qui permet certains usages pourvu qu’ils ne nuisent pas à l’exploitation économique des oeuvres. On a beaucoup discuté de savoir si les usages développés et permis par Google Book Search relevaient du faire use.

Autre sujet de discorde avec les éditeurs, l’opt out. Il s’agit de la possibilité pour un éditeur de demander le retrait de ses collections de l’index construit par Google sans lui avoir demandé son avis. Les éditeurs auraient préféré que le moteur de recherche mondial s’en tiennent à l’opt-in, c’est-à-dire l’inclusion des ouvrages sur autorisation expresse de leur part.

Voir l’historique sur Homo Numericus : Le programme Google Print pourrait bénéficier de la protection du fair use, Piotrr, 4/09/2005


Le mois dernier, l’ensemble de ses disputes ont peut-être trouvé une voie de résolution au travers d’un accord entre les parties, bloquant éventuellement la préparation d’un procès qui s’annonçait retentissant. Voici les principaux points qui sont évoqués par cet accord entre le moteur de recherche et les représentants des éditeurs américains :

- Google est autorisé à continuer son activité
- Il est même autorisé à proposer des services payants sur cette activité (vente de fichiers numérisés, abonnements, et surtout publicité contextuelle) en ce qui concerne les ouvrages protégés par le copyright (qui ne sont pas tombés dans le domaine public) mais qui ne font plus l’objet d’une exploitation commerciale. Autrement dit, les épuisés.
- Il versera en contre-partie 63% des revenus générés aux ayant-droits
- Il indemnise immédiatement les plaignants pour la période précédant l’accord à hauteur de 45 millions de dollars.
- Il ouvre un registre de recensement des oeuvres discriminant celles qui sont sous droit et celles qui ne le sont pas. Il provisionne 35 millions de dollars pour le faire et le tenir à jour.
- Google est autorisé à vendre des abonnements aux bibliothèques leur permettant de donner accès au texte intégral des ouvrages à leurs lecteurs
- Les chercheurs pourront gratuitement utiliser le corpus indexé pour effectuer leurs recherche.

Lire le texte complet de l’accord : Google Recherche de Livres. Règlement concernant le copyright et les droits d’auteur

Cet accord est d’une importance considérable : il permet en effet à Google d’étendre et de systématiser son activité de numérisation et de se positionner à la première place sur l’accès numérique aux livres en terme quantitatif. Plusieurs commentateurs le soulignent à juste titre : Google fait main basse sur la longue traîne des livres.

L’accord consacre donc l’arrivée fracassante d’un nouvel acteur de poids dans le champ, qui repositionne d’un coup tous les autres acteurs sur des secteurs bien limités - des niches ? Les bibliothèques sont enfermées dans la gestion de l’accès physique et/ou contrôlé aux ouvrages. Cette question avait été soulevé dès les premières campagnes de numérisation il y a trois ans. Celle-ci se retrouvent en effet très contraintes par contrat dans les utilisations qu’elles pourraient faire des fichiers numérisés. L’initiative de Google avait à l’époque à la source d’une réaction virulente de la part du directeur de la BNF, Jean-Noël Jeannenet, qui avait conduit au projet de développement d’une bibliothèque numérique européenne, Europeana, dont le lancement est justement prévu ces jours-ci.

En savoir plus sur Europeana : Europeana : digital paintings, books, films and archives

Aux Etats-Unis, plusieurs bibliothèques importantes n’ont pas choisi de prendre une voie directement conflictuelle avec l’initiative de Google, mais plutôt de s’allier pour mettre en commun les collections numérisées dont elles disposent, y compris par Google. Retrouvant dans le monde numérique une de leurs missions essentielles, la préservation des doucments, elles cherchent ainsi à constituer une immense archive numérique qui garantit la pérennité de ces contenus indépendamment de vicissitudes de toutes natures.


En savoir plus sur l’initiative HathiTrust : Launch of Hatitrust, 13/10/2008

Les libraires de leur côté s’en tiennent à la commercialisation des nouveautés. Pour Olivier Ertzscheid, spécialiste de la question, les éditeurs eux-mêmes, qui pourraient s’estimer satisfaits dans un premier temps (Google fait tout le travail et les paie en plus) pourraient connaître bien des déconvenues dans un second : rien n’interdit le moteur de recherche, fort de sa position nouvellement acquise sur le secteur de venir les concurrencer dans un second temps.

Lire le commentaire sur Affordance : Google Books : le prix de la tranquilité (et du monopole), Olivier Ertzscheid, 28/10/2008

Depuis une dizaine de jours, les réactions à cet accord sont nombreuses et variées. Recensées par le blog Open Access News, elles penchent globalement du côté de l’approbation : cet accord lève incontestablement un verrou qui contrariait le développement d’un nouveau service important pour les lecteurs.

D’autres observateurs pointent a contrario les dangers qu’il recèle ; en particulier celui de la constitution d’un monopole sur l’accès à l’information à l’ère numérique.


La liste des réactions, sur OAnews : More on Google settlement #4, Peter Suber, 8/11/2008 (en quatre parties)


Voir en ligne : More on the Google Settlement