Comprendre la révolution numérique

Accueil > Rubriques > Les ambiguïtés du président Obama

Les ambiguïtés du président Obama

dimanche 1er février 2009

L’arrivée au pouvoir de Barack Obama est synonyme d’espoir de changements pour la plupart des Américains. Cela concerne aussi la politique en matière de technologies. Le nouveau président a en effet annoncé une réorientation qui concerne pour l’essentiel l’environnement et les technologies vertes, mais aussi tout ce qui touche au numérique.

Si Bill Clinton s’était montré, avec son colistier Al Gore, très volontariste dans le développement d’Internet, sa politique n’a pas été dénuée d’ambiguïtés, notamment sur la question du copyright, où les lobbies des industries culturelles ont pu imposer des lois qui leur sont très favorables, comme le DMCA. La politique de Georges Bush ne fut pas marquée de la même ambiguïté : on en retiendra une diminution considérable des libertés publiques, surtout en matière de surveillance, du fait de la vague sécuritaire qui a suivi le 11 septembre 2001.

Beaucoup de ceux que l’on pourrait qualifier de « techno-libéraux », partisans du logiciel libres, des standards ouverts, du libre accès et plus généralement de la libre circulation des biens culturels, les partisans enfin d’un mode de gouvernance plus transparent et délibératif ont voulu voir dans l’élection d’Obama la promesse d’une nouvelle politique numérique davantage favorable à leur opinion.

Ce fut d’abord la mise en oeuvre d’une campagne très web 2.0 où les réseaux sociaux ont joué un rôle non négligeable.

Piotrr. “D’Obama à Royal : les mutations de la communication politique.” Homo Numericus, Novembre 17, 2009. http://www.homo-numericus.net/spip.....

La mise en place du site Change.gov, pendant la période de transition entre les élections et la nomination a donné le ton d’une présidence s’annonçant à l’écoute des citoyens et de leurs préoccupations.

Ratcliff, Evan. “The Wired Presidency : Can Obama Really Reboot the White House ?.” Wired, Janvier 19, 2009. http://www.wired.com/politics/onlin....

Ce fut ensuite des signes forts, comme la nomination de Harold Varmus pour co-diriger le President’s Council of Advisors on Science and Technology. Varmus est un des créateurs de la Public Library of Science, une des initiatives les plus réussies à ce jour dans le domaine du libre accès aux publication scientifiques.

Peter Suber. “Varmus to lead Obama’s science advisory council.” Text. Open access news, Décembre 21, 2009. http://www.earlham.edu/~peters/fos/....

ou encore la commande auprès de Scott Mc Neally, président de Sun, une entreprise fortement engagée dans le logiciel open source, d’une étude sur ce sujet. Aura-ton droit à un président Open Source, se demande franchement le site de la BBC ?

Shiels, Maggie. “Calls for open source government.” BBC, Janvier 21, 2009, sec. Technology. http://news.bbc.co.uk/2/hi/technolo....

Et que dire de la publication sous licence Creative Commons de tous les contenus disponibles sur le site de la Maison Blanche, exemple à suivre, semble-t-il, pour toutes les administrations fédérales, sommées de rendre publiques toutes les données dont elles disposent dans les limites normales de confidentalité ?

Benenson, Fred. “Whitehouse.gov’s 3rd Party Content Under CC-BY.” Creative Commons, Janvier 20, 2009. |->http://creativecommons.org/weblog/entry/12267]

Jusqu’au fichier robots.txt du site de la Maison Blanche qui fut interprété comme une manifestation supplémentaire de cette volonté d’ouverture, ici aux moteurs de recherche, permettant une meilleure indexation des contenus publiés sur le site.

Gflu. “Le robots.txt d’Obama.” aeiou, Janvier 21, 2009. http://www.fluctuat.net/blog/15582-....

Hélas, il fut vite démontré que la modification de ce fichier ne correspondait en rien à une volonté politique, mais n’était en réalité qu’un acte technique rendu nécessaire par la mise à jour du site.

McCullagh, Declan. “Much ado about Whitehouse.gov’s new openness.” CNET News, Janvier 21, 2009. http://news.cnet.com/8301-13578_3-1....

La (mini-)affaire du robots.txt manifeste un certain emballement d’un enthousiasme certainement exagéré.

Ainsi, les espoirs suscités par le nomination de Varmus pour les sciences, furent rapidement douchés par celle de Tom Perrelli, célèbre avocat de la RIAA au poste non moins clé d’adjoint au procureur général. La RIAA est sans doute le lobby le plus actif depuis plusieurs années pour une intensification de la lutte contre le piratage par tous les moyens possibles, judiciaires bien sûrs, mais aussi technologiques avec la généralisation des DRM, ces verrous logiciels qui entravent le développement des usages du numérique.

Girardeau, Astrid. “Obama, l’espoir des anti-pirates.” Ecrans, Janvier 8, 2009. http://www.ecrans.fr/Obama,6083.html.

De la même manière, pour intéressant qu’en soit le projet, la consultation en ligne lancée au lendemain de l’élection n’a pas donné de résultat absolument satisfaisant. Le Citizen’s briefing book ouvert à tous les citoyens afin qu’ils puissent s’exprimer sur les réformes qu’ils souhaiteraient voir mener par la nouvelle administration a fait remonter en tête des priorités des propositions assez anecdotiques comme la légalisation de la marijuana, ou carrément loufoques comme la reconnaissance de l’existence d’OVNIS. Si le volet « démocratie participative » du président ne se résume heureusement pas à cela, on peut cependant être assez sceptique sur la pertinence d’un tel dispositif.


Hood, Joel. “Barack Obama’s ’Citizen’s Briefing Book’.” Chicagotribune.com, Janvier 23, 2009. http://www.chicagotribune.com/news/....

Enfin, l’idée, très répandue, selon laquelle la campagne de Barack Obama aurait été financée essentiellement grâce aux petits donateurs, contrairement à celle de ses rivaux (d’abord au sein du parti démocrate lors des primaires, puis républicain), est elle-même fortement remise en cause. Une récente étude tend à montrer que la structure du financement dont a bénéficié le vainqueur de l’élection est finalement similaire aux autres.

Malcolm, Andrew. “Obama’s small donor base image is a myth, new study reveals.” Los Angeles Times, Novembre 28, 2008. http://latimesblogs.latimes.com/was....

Mais venons-en au oeur du sujet. La mission envoyée par le think tank Terra Nova aux Etats-Unis, avec pour mission de comprendre ce qui a fait le succès de la campagne Obama, a révélé, on l’a assez dit, le rôle important qu’a joué l’usage des nouvelles technologies, et singulièrement des réseaux sociaux dans ce succès. Quoique d’ailleurs, ce rôle, insistent les observateurs, n’a pu être important que parce qu’il fut fortement articulé à une campagne de terrain massive. Or, au coeur de l’articulation entre le virtuel et le réel, on trouve un gigantesque fichier, Catalist, recensant près de 2/3 de l’électorat, compilant sur chacun des individus qui le composent, jusqu’à 600 renseignements divers. C’est bien dans ce fichier, et dans l’utilisation qui en a été faite, que réside certainement le succès de cette campagne, résume le rapport Terra Nova. Catalist est en fait l’éponyme de la société privée qui vend l’accès à ce fichier, constitué par croisement et consolidation à la fois des listes électorales, des fichiers commerciaux et enrichis par les remontées des militants de terrain. C’est lui qui a permis, par un profilage fin d’un grand nombre d’électeurs, de cibler les actions de communication qui leur furent destinées, accroissant considérablement leur efficacité.


Olivier Ferrand (dir.). Moderniser la vie politique : innovations américaines, leçons pour la France. Paris : Terra Nova, Janvier 2009. http://www.tnova.fr/images/stories/....

L’existence et l’utilisation de ce type de fichier n’est pas véritablement choquante aux Etats-Unis, où, comme le rappelle Benoît Thieulin dans une interview accordée à France-Info, la protection de la vie privée n’est pas nécessairement perçue de la même manière qu’en Europe.


“Parlons Net avec Benoit Thieulin, la vraie campagne d’Obama, une vidéo de FranceInfo. parlons-net, parlonsnet, franceinfo, france-info, Nescouade,” Janvier 23, 2009. http://www.dailymotion.com/search/b....

Il n’en reste pas moins que les rapporteurs de Terra Nova préconisent la constitution d’un tel fichier en France, comme une des mesures qui permettraient de renouveler une vie politique moribonde. La constitution de ce type de fichier, assurent-ils, n’est pas contraire à la lettre de la loi et ne peut être empêchée par la Commission Informatique et Libertés qui n’interdit pas, par exemple, que les opinions politiques des citoyens soient inscrites sur un fichier nominatif. Par ailleurs, ajoutent-ils, ce type de fichier ne peut être constitué que sur la base d’une liste électorale nationale, contrairement à la situation actuelle où les listes sont établies sur des bases communales.

Intéressant à bien des égards, le rapport de Terra Nova semble sortir tout à fait du raisonnable en préconisant la création d’un tel fichier, avec mention des préférences politiques des personnes qui y seraient inscrites. Il est peu compréhensible que ses auteurs, se classant pourtant comme « progressistes » ne mesurent pas la dangerosité d’un tel fichier. C’est méconnaître, semble-t-il, la longue tradition de guerre civile que la France a connu au cours des deux derniers siècles, ainsi que la tentation autoritaire qu’elle traverse cycliquement. A l’heure où les libertés individuelles semblent sérieusement menacées par les fichages policiers de toutes sortes : STIC et Edvige entre autres, demander la constitution d’un fichier centralisé « à l’américaine » revient à ignorer totalement les éléments de contextes, à la fois nationaux, culturels et conjoncturels.


Voir en ligne : Terra Nova

Messages